We, robots.

24 juillet 2010

Encore des factures à trier, à agrafer, des B/L à classer, des commandes à saisir. Archiver. Vérifier les stocks. Envoyer un fax de confirmation au client.

Cela va faire un mois que je suis embauché dans un service d’intérim, à un job subalterne par rapport au précédent. Je pensais faire mes heures par-dessus la jambe, avoir plus de temps pour écrire, mais en fait, je me suis robotisé. Les mêmes gestes, sans cesse, sans relâche, pas de créativité, tout est solutionné d’avance par la Compagnie. Chaque problème possède sa solution standard dans le processus déshumanisé. Le soir, le robot ne fonctionne plus, je n’ai pas l’énergie pour écrire.

Nous ne sommes pas des numéros, mais une suite de trois lettres. Les ordinateurs ne sont pas personnalisables, ce ne sont que des postes de travail dont le papier-peint et les icônes sont aux couleurs de l’enseigne. Les appels téléphoniques sont réduits au minimum. Tout se passe par mail, personne ne se déplace.

Le boulot est là, lui, presque trop, et notre service (uniquement des femmes à part moi) en pâtit énormément : nous sommes le tampon entre le client et la production qui n’arrive pas à suivre.
La plupart des filles se tapent deux heures supplémentaires par jour. Par jour. Juste pour rester à flot. Heures non payées, non récupérées, bien entendu. Qu’il est beau, l’esprit corporate, qui gangrène jusqu’aux petites mains des administratrices de vente.

Hier, l’une d’elles a craqué. Fondu en larmes sur son clavier après que sa voix ait déraillé au téléphone. Le combiné jeté sur le bureau, elle hurlait encore contre un abruti de contremaitre contrariant et peu motivé. Non, sa commande ne partira pas aujourd’hui, oui, une heure de boulot à la poubelle. Oui, le client la rappellerait furieux. Non, elle n’irait pas chercher ses enfants ce soir à la sortie de l’école. Elle est allée se calmer aux toilettes et est revenue dix minutes plus tard, avec une patience dans le regard qui me fit froid dans le dos, ou craindre sa lobotomie-minute avec une cuvette de WC en guise de table d’opération.
J’admirerai toujours les femmes pour leur capacité à exploser en vol pendant un instant, puis à reprendre leur petite routine juste après. Moi, je n’y arrive pas.

À mon arrivée, je n’avais pas compris comment il était possible que dix collègues femmes soient toutes amies. Et qu’elles se voient non seulement toute la semaine, pendant la pause de midi à la cantine, mais aussi le week-end. Je me suis alors rappelé ces quelques paroles du rappeur Rocé (je vous conseille ses albums, d’ailleurs) :

« Monde d’adultes, de collègues ? Besoin que les collègues deviennent amis
Pour que dans les embrouilles l’affectif détache le grave »

Le morceau en question s’appelle « Amitié et amertume » et est extrait de son premier album, « Identité en Crescendo ». Ces quelques paroles m’ont une nouvelle fois fait réaliser la sale nécessité de se forger des alliances professionnelles, environnement hostile par excellence.
Je le savais déjà, mais le problème est que la gravité de cette situation moralement désastreuse est quotidiennement passée sous silence car, justement, les collègues-amis sont là pour sécher les larmes et atténuer les problèmes. Finalement, on regonfle ses batteries les uns après les autres. Lundi, c’en sera peut-être une autre qui fondra en larmes. Et plus personne n’y fera attention, parce que « ça peut arriver », comme on me l’a fait remarquer.

Je reste l’extérieur, l’observateur, et ce que je vois chaque jour me fait peur. Résignées, elles viennent chaque jour un peu plus tôt, partent chaque soir un peu plus tard. Doucement, elles glissent.

Contre la folie, la Compagnie ne possède pas de solution standard.

À

3 comments

  1. Androïd inside ?
    C’est une mission de combien de temps ?

    Arfy, 24 juillet 2010
  2. Encore cinq semaines, mon bon Arfy.
    Je compte les jours ! :)

    Pierre Carmody, 25 juillet 2010
  3. Très cher, vous avez l’art d’habiter vos textes.
    Et la chute est garantie sans tapis.

    vlou, 26 juillet 2010

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