Back to School

10 juillet 2010

Clic. Ouverture de session. Le téléphone sonne derrière moi et rompt la monotonie à venir pendant sept heures et trente minutes. La menue collègue qui a décroché m’annonce, étonnée, que je vais avoir droit à une formation sur la sécurité. Pas mal, après six jours en intérim dans cette boîte.
« Quand ? »
« Il y a cinq minutes, de l’autre côté de l’usine… »
« Ah… »
« Ils disent qu’ils t’ont prévenu par téléphone… »
« Bien entendu, puisque mon poste n’est pas branché. »
« C’est ce que je leur ai dit. Ils disent qu’ils ont pourtant bien parlé à quelqu’un. »
« Je vois. »

J’avale mon café, et cavale pendant quelques minutes à la recherche de la salle. Arrivé un peu à bout de souffle, je me rends compte que la grande salle de conférence est pleine. Les visages des saisonniers me scrutent lorsque je me dirige d’un pas décidé vers le formateur, un grisonnant chétif à l’accent alsacien effroyable.
Je dois signer sa feuille de présence, n’ai pas de stylo, demande le sien.
« Vous n’avez pas de crayon ? »
« Personne ne m’a dit que j’avais besoin d’écrire, juste d’assister à une formation. »
« Haaan, c’est pas bien. »
« Bon, je vais en chercher un à l’accueil. »

Une des saisonnières les moins éteintes réagit et me tend son stylo de rab, rose à paillettes. Je retourne vers le formateur qui, voyant que tout ce cirque commence sérieusement à me faire papillonner les amygdales, me gratifie d’un somptueux « Mais posez donc vos valises ».
« Pardon. »
« Posez vos valises, quoi, détendez-vous ! »
« Alors excusez-moi, mais je pense que ça va être compliqué… »

Je m’assieds. Je me concentre pour passer outre sa voix monocorde et son accent caricatural. Quelques pointes d’humour tombant à plat. Des questions sans réponses par un public débile ou s’en foutant éperdument. Chaussures de sécurité, tire-pals, position aux machines, propreté et hygiène.
Je l’arrête au bout de dix minutes, n’en pouvant déjà plus après la laborieuse exposition de son plan d’attaque.
« Je bosse au bureau depuis quelques jours, déjà. Tout ce que je dois savoir, c’est que je dois mettre des chaussures de sécurité quand je descends à l’usine, non ? »
« Oui, c’est vrai. »
« Donc, je peux partir, non ? »
« Ah non, il y a un test après… »

Je suis tellement abasourdi que je ne trouve même rien à répondre. Un test. Un test ? Mais c’est une formation, on n’est pas à l’école, si ? Je me retourne et regarde les têtes endormies de mes congénères. Lundi matin. 8H45. Un bâillement. Une fille fait un clin d’œil à un garçon. Si. On est à l’école…
Et on s’emmerde grave.

Deux heures poussives plus tard, à base de questions que l’assistance laissera sans réponse, en bavant un peu, de récits d’expériences personnelles du formateur (où l’on apprendra qu’il est pompier, secouriste, syndicaliste, ancien ouvrier, et qu’il lui manque deux doigts de pied), proches du niveau d’action d’un épisode de Derrick, il distribue les fameuses feuilles.

Vingt-deux questions. Faciles à mon goût. Je torche les réponses et lui tends la feuille.
« Déjà ?!! »
« Oui… »
« Mais vous voulez pas relire ce que vous avez écrit ? »
« C’était un QCM. Je pense que je sais écrire mon nom sans fautes ».

Il me regarde, ne comprend pas. J’attends encore. Le reste rend le questionnaire. Corrigé à haute voix, chaque participant note ses points sur une autre feuille. Là, c’est moi qui ne comprend plus. Trois heures de branlage de mammouth pour en arriver à un système permettant une triche éhontée.
Fort heureusement, je n’ai pas eu besoin de cela pour devoir modestement taire mon résultat.

Ah, tiens, six des participants se sont emmêlés les pinceaux dans le corrigé. Ça promet. Le formateur recommence sa lente diction. J’ai envie de prendre une chaise et de frapper les six chèvres. J’ai du boulot, moi !
Là c’est décidé, je pars. En me rhabillant, j’entends le formateur désigner sept des personnes présentes et leur dire :
« Vous avez fait trop de fautes, vous reviendrez en formation la semaine prochaine. »

Et moi qui pensais que ça ne servirait à rien ni personne. Toutes les réponses avaient été énoncées. Le formateur avait même distribué des dossiers reprenant point par point les réponses à apporter.
Je rentre songeur dans mon bureau, m’assieds devant la pile de dossiers. Ma souris ne répond pas. Bien entendu.
C’est le moment qu’a choisi le service informatique pour prendre la main et créer mon profil sur le serveur. Ma tête frappe le bureau, de dépit. Mes collègues s’interrogent.
Bien sûr, ils n’ont peut-être jamais perdu une matinée de leur vie à cause de l’ignorance et de l’incompétence mondiale. J’ai l’impression d’être de retour au collège ou au primaire.

Back to school. Le lieu où tout est lent, poussif, erratique et traumatique.

Back to school. Alors que je croyais l’avoir quittée à jamais.

Back to school. Avec mon bureau, ma chaise, mes parapheurs et mes stylos, je me rends soudain compte que je ne l’avais jamais quittée.

Leave a comment