Sans Âme

3 juillet 2010

Je suis eux. Ils sont moi.

Même s’ils me haïssent. Même si, pour eux, je suis leur prison, leur punition. Ils ne peuvent nier notre lien, même s’il est parfois tellement encombrant. Ils n’ont sûrement pas tort de me détester… C’est vrai que j’aimerais les divertir davantage, les soulager de leur dur labeur, occuper ceux qui n’ont rien à faire, les instruire…
Mais pour chacun, il y a trop à faire. Et je vieillis dans l’impotence.

Pourquoi m’écouteraient-ils pleurnicher ? Quel poids puis-je avoir contre leurs télés ? Ils s’usent, dans cet endroit. Le bruit qui règne ici les empêche de se reposer. Et quand bien même ils s’allongeraient assez longtemps pour dormir une nuit entière, comment rendre la vie moins amère à ceux d’entre eux qui enchaînent deux ou trois boulots pour espérer vivre mieux ?
En parallèle, ceux qui désespèrent d’en trouver un seul sont bien trop nombreux…
Un sentiment d’impuissance totale est bien plus amer que n’importe quelle défaite.

Mais à bien y réfléchir, qu’ais-je donc gagné, depuis que je suis née ?
J’ai vu le jour en 1953, à l’endroit où, de mémoire d’homme, seul un bois désert s’était auparavant dressé. C’est d’ailleurs de là que je tire mon patronyme. J’ai eu cinquante-quatre ans cette année, mais je suis pourtant déjà une vieille dame. Je décrépis de jour en jour et plie sous le poids de mon âge, encore accentué par les soucis de mes « protégés ».
Bien sûr, on tente de me faire tricher sur ma vieillesse. Personne n’est dupe : le maquillage incessant que m’infligent les pouvoirs publics ne mène à rien. Je le sais, pourtant : seul mon décès fera avancer les choses.
Le mal qui gangrène mes entrailles est glauque et mordant. Beaucoup d’experts m’ont étudiée et savent. Pourtant, personne ne veut les écouter. Personne ne veut de la solution miracle. La radicale. Alors on me maintient en vie. C’est tellement plus simple. Mais cet état de léthargie n’est pas la vie. À qui tout ça profite ?

Le froid et les malheurs qui m’habitent déciment toute la chaleur que mes « protégés » auraient du trouver en moi. Pourtant, ils auraient bien besoin de la découvrir… Il paraît que l’on ne peut pas donner ce que l’on n’a pas, ou ce que l’on n’a jamais vu. Personne ne m’a jamais donné les moyens de leur montrer le bonheur.
Ils restent ici, avec moi, comme enchaînés. Je crois qu’ils n’ont aucun autre endroit où aller.
Ceci explique sûrement les mines désolées et déprimées qu’ils tirent lorsqu’ils rentrent, le soir.
Je ne sais rien du monde à part ce qu’eux veulent bien en dire. Et selon eux, ce monde est dur. Rigide. Compliqué. Froid. Tellement inaccessible…
Ils ne me donnent pas l’impression de vivre une vie qu’ils auraient pu choisir. C’est plutôt comme si on la leur avait infligée. Par défaut. Comme s’ils en étaient les victimes consentantes sur les rails de leur chute.
Ils galèrent. Marchent lentement dans le brouillard. Et tombent, parfois.
Mais la plupart garde la tête haute et continue de lutter. Peu importe comment.

Pour ma part, cela fait longtemps que j’ai arrêté de me battre. Que j’ai complètement démissionné. Je crois même que je n’ai jamais véritablement commencé le combat… Ou alors, je ne m’en rappelle plus.

Mes protégés au moins ont un passé et savent que, parfois, les choses peuvent s’améliorer. Moi, je n’ai pas d’histoire ; je ne fais pas le poids face à mes comparses. Certaines d’entre elles ont vu s’élever des Rois, ou chuter des Empereurs, d’autres ont subi de drastiques remaniements qui les ont rendues affreusement laides, ou pachydermiques. D’autres encore se sont embellies avec le temps. Toutes s’en sont retrouvées grandies. La seule énonciation de certains de leurs noms contient une partie du souffle et de l’esprit de l’Histoire : les Révolutions, les Grands Travaux. La décadence, parfois. Mais la Vie avant tout.

Je ne crois pas que cette Vie m’ait jamais touché. Au début, peut-être, quand tout le monde croyait en moi ? Quand j’avais de l’énergie et des bons sentiments à revendre ?
Peut-être… Jusqu’à ce que mon énergie soit montrée du doigt comme un potentiel élément perturbateur. C’est vrai que j’ai toujours été la mauvaise élève. On n’aime pas les gens qui font les choses à leur façon. Et plus personne ne me fit confiance. Tous ceux qui avaient cru en moi m’abandonnèrent. Je n’avais plus le droit de rien faire.
L’oisiveté, le manque d’activités et de débouchés agissent comme des sédatifs et nous atrophient tous, nous sclérosent…
La nuit s’achève et c’est ce que je suis : anesthésiée. Comme mes enfants.

Mais à l’Est, le soleil se lève. Je l’observe du haut de mes tours, lui qui a pu assister au Drame et à l’Histoire d’un monde sans se lasser. Quant à moi…

Je n’ai pas d’histoire.
Je n’ai pas vraiment d’âme non plus.
Je suis eux. Ils sont moi.
Je n’ai pas d’âme. Ils n’en ont pas.
Triste scène. Funèbre destin.

Les pièces sont en place, et je vais observer le jeu, comme chaque jour, en espérant que les miens ne perdent pas trop. Contre eux-mêmes, ou contre le vaste monde.

Je suis leur mère. Ils sont mes enfants.

Je suis la Cité. Ils sont mes habitants.

[Premier chapitre du roman Où je vis, 2007, non publié]

Catégories : Grand Tout  Nouvelles

Leave a comment