Mémoires de glace 2

19 juin 2010

La longue colonne de lanciers se dispersa dans les hautes herbes. Le capitaine blanc avait ordonné un silence total jusqu’à l’assaut. La lune était cachée derrière les nuages, ils ne seraient pas découverts.

Le guerrier entendit un cri de douleur étouffé sur sa droite. Puis un frémissement d’herbes. Il ne vit rien dans cette direction et s’approcha prudemment, lance levée. Peau d’ébène dans l’obscurité, la silhouette floue et ramassée d’un autre soldat gisait devant lui. Le guerrier comprit qu’un homme à terre se massait la cheville. Pas étonnant : les hautes herbes cachaient des trous assez profonds pour s’y enfoncer jusqu’au genou.

Il s’approcha pour examiner la blessure de l’inconnu lorsqu’il reconnut ses vêtements : un Sénoufo. Des ennemis ancestraux, du temps des guerres tribales. Les blancs avaient pris soin de ne pas mélanger les clans lors des précédentes opérations. Mais aujourd’hui, la petite armée était acculée. Ils n’avaient plus le choix.

Un chuchotement se fit entendre :
« Achève-moi vite, sale rat. Mais sache que mes frères te dépèceront pour ça ! »
« Je ne le veux pas. L’assaut n’a pas encore commencé, je vais te ramener au commandement. »
« Je ne te remercierai pas. Tu n’es qu’un insecte à mes yeux ! »
« Mais arrête donc ! Arrête de croire que nous pouvons encore gagner ! Ouvre les yeux. Nous sommes les déchus, toi, moi, les fantômes. Nous sommes la poussière qui tourbillonne aux pieds des conquérants. Un jour, à force de combats, la poussière pourra peut-être former un nuage qui les étouffera. Mais ce ne sera qu’une piètre vengeance, tu ne crois pas ? »

Le Sénoufo ne dit rien, comme s’il le réalisait à peine. Le guerrier souleva le blessé par les épaules et l’aida à avancer. Cette marche laborieuse lui rappela celle qu’il avait eue quelques semaines plus tôt avec un vieux chaman condamné à mort. Un sourire triste accrocha le visage du guerrier.

Le commandant n’était qu’à quelques dizaines de mètres en arrière. Sa longue épée, sa demi-armure de métal et son tabard blanc portant la Croix scintillaient au clair de lune. Les nuages s’étaient dissipés, l’assaut n’en serait que plus difficile.

Le guerrier déposa le blessé toujours silencieux, confirma aux blancs le déploiement des troupes, et retourna prudemment vers la ligne de front. Il se força à ne pas penser à l’assaut. Il savait qu’ils étaient encerclés. S’ils ne parvenaient pas à ouvrir une brèche pour reculer vers la mer, aucun d’entre eux ne reverrait la lumière du jour.

Alors, il repensa à ses propres mots.

Déchus. Qui suivra nos traces, je me demande ? Nous qui sommes les oubliés, ceux mis à l’écart, les ignorés. Quand le chemin est celui de l’échec, il n’est jamais suivi volontairement. Les déchus. Pourquoi mon cœur pleure-t-il pour eux ? Pas pour eux, mais pour nous, car je dois assurément être compté dans le nombre. Les esclaves, les serfs, les paysans et artisans anonymes, les visages flous dans la foule – simplement une tache dans une mémoire, un bruit de pas dans les corridors de l’histoire.

Quelqu’un peut-il s’arrêter, se retourner et forcer son œil à percer le flou ? Et voir les déchus ? Quelqu’un pourra-t-il jamais voir les déchus ? Et si c’est le cas, quelle émotion naîtra de ce moment ?

Des larmes coulaient de ses joues lorsqu’il reprit son poste parmi les lanciers. Et il sut la réponse. Acérée comme un poignard, plantée profondément dans sa chair. Et cette réponse était… Une subite reconnaissance.



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