Départ

3 avril 2010

Elle l’entend chercher un cendrier et y écraser minutieusement son mégot.
Elle a feint de s’endormir après avoir joui et s’est cherché une position langoureuse qui éveillerait encore une fois le désir de « son » homme. Elle tenait plus que tout à ce pronom possessif depuis qu’elle avait soupçonné la présence d’une maîtresse il y a quelques temps, d’une sale concurrente qui allait lui voler celui, elle s’en était alors seulement rendue compte, qui représentait tout pour elle. Elle n’avait d’abord partagé les nuits de cet homme qu’à cause de sa bonne situation et son physique très agréable.
Mais insidieusement, lentement, comme un poison, le désir avait mué en Amour… Et la peur de le perdre était arrivée en même temps que ses soupçons quant à « l’autre ».

C’est encore la peur qui a amené cette énième dispute, elle ne le sait que trop bien. Il a une peur bleue de s’engager, que ce soit dans le couple ou pour des enfants. Mais elle a tenté de lui en parler quand même. Elle a une fois encore failli tout détruire, tout perdre.

La gorge serrée et les yeux toujours fermés, elle sent la chaleur de son homme s’éloigner alors qu’il se lève du lit pour aller vers la fenêtre. Elle pourrait presque le voir, nu, contempler les voitures dans la rue et s’imprégner du calme illusoire de cette partie de la ville. Elle l’aime comme il est, simple et rassurant. Mais elle sait que lui n’est pas du tout rassuré. Sinon, il lui aurait fait l’amour bien plus violemment : il l’aurait prise en levrette contre le mur (la position qu’il préfère), comme à son habitude lorsque l’excitation obscurcit son jugement et qu’il devient presque animal.

Elle n’éprouve de la peur que pour lui. Seuls ses doutes de mâle sont un problème. Sans eux, tout le monde serait marié et heureux. Non ?
Peut-être pas, après tout. Elle l’entend enfiler un pantalon. Elle ne voulait pourtant que consolider son amour par un enfant. Elle ne veut que porter l’enfant de l’homme qu’elle aime. Lui prouver chaque jour qu’en aimant sa chair, elle l’aime aussi. Fonder une famille est peut-être l’engagement le plus pur dont un être puisse décider. S’il l’aime…
Bonne question, qu’elle ne s’était jamais posée. Elle n’avait eu besoin jusqu’ici que de sa présence quotidienne pour s’en convaincre. Et là, elle l’entend passer une chemise avec inquiétude…
Comment se fait-il que l’incompréhension et le doute gagnent si facilement deux êtres semblant faits pour s’entendre ? Ses pas se dirigent vers l’armoire et il en sort un sac ou une veste ; le frottement des tissus est difficilement identifiable.
Elle ouvre lentement les yeux pour voir son homme de dos, habillé et un sac en main, se diriger vers l’entrée. Elle n’avait provoqué la dispute que pour son seul sentiment égoïste de sécurité, de peur de le perdre. Inconsciemment, elle voulait l’enchaîner à elle et elle avait eu l’outrecuidance de croire que cela fonctionnerait, qu’il resterait.

Des larmes coulent de ses yeux grands ouverts sur ses joues et ses cheveux, mouillant l’oreiller, alors que le son de la porte se referme sur son compagnon, prenant l’air à minuit et demi.

Une sourde terreur l’étreint : ses yeux humides le reverront-ils jamais retraverser le pas de cette porte ?

[Nouvelle écrite en mai 2002]

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Catégories : Nouvelles

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