Black Sabbat (radio edit)

1 septembre 2012

Bonsoir, ici Jean Dupin en reportage spécial pour Radio Tour Eiffel. Le reportage que vous allez suivre a été enregistré le 10 novembre 1926, au carrefour de l’Elboeuf et du Pont de l’Arche, tout près de Louviers, en Haute-Normandie. Chers auditeurs, éloignez les enfants de votre poste, car nous allons pénétrer dans la terrifiante intimité d’une cérémonie Sabbatique.

Qu’est-ce que le Sabbat ? C’est, pour faire simple, l’assemblée des démons, des sorciers et des sorcières, dans leurs orgies nocturnes. C’est ce que me dit Octavie, qui sera mon guide pour cette émission. Octavie paraît la soixantaine, mais elle m’annonce être née en 1722. Elle me parle de la Révolution Française, de détails qui me font penser qu’elle a réellement vécu à Paris, à une époque qui m’est totalement étrangère. Elle me dit que son ascension est proche, et qu’elle peut donc se permettre de raconter quelques morceaux de sa vie. Elle me prévient de ne surtout intervenir dans rien de ce que je verrai ce soir, car sinon, la mort serait une issue que j’envierai infiniment, par rapport à ce qui m’arrivera.

Nous sommes mercredi soir, une nuit ordinaire pour la convocation du Sabbat, tout comme la nuit du vendredi au samedi. Nous avançons vers le carrefour. Je ne vois pas d’étoiles, mais des lumières orangées qui virevoltent autour des arbres. Les lueurs me laissent entrevoir une terre sablonneuse sur quelques dizaines de mètres. Étonnant, car nous sommes en pleine forêt. Octavie me précise que le Sabbat se fait généralement sur un carrefour, ou dans quelque lieu désert et sauvage, auprès d’un lac, d’un étang, d’un marais, parce qu’on y produit la grêle et qu’on y fabrique des orages. Le lieu qui sert à ce rassemblement subit une telle malédiction, qu’il n’y peut plus rien croître. On s’occupe au Sabbat, dit-elle, à faire ou à méditer le mal, à donner des craintes et des frayeurs, à préparer les maléfices, et à accomplir des mystères abominables.


Octavie m’explique que les utilisateurs de sorcellerie portent une marque qui leur est imprimée par le Tentateur ; elle me montre la sienne, brûlée sous son poignet gauche. Cette marque, par un certain mouvement intérieur qu’elle cause, avertit chacun de l’heure du ralliement. En cas d’urgence, Satan fait paraître un mouton dans une nuée pour rassembler son monde en un seul instant.

Nous approchons. Une vingtaine de personnes, hommes et femmes, est assemblée autour d’une longue table rectangulaire Des chaises sont disposées tout du long. La table regorge de plats, en surnombre. Une large forme à l’opposé de la table est masquée par un brouillard obscur.
Octavie enfourche un bâton et me dit de la suivre de près, sans quoi je serai incinéré sur le champ. Elle répète les mots « Emen-hétan ! Emen-hétan ! », ce qu’elle m’explique signifier : « Ici et là ! Ici et là ! ». Nous sommes à l’heure, et Octavie en est rassurée. Ceux ou celles qui manquent au rendez-vous payent une amende avec leur sang ; car le diable aime la discipline.

Beaucoup des femmes présentes ont avec eux entre un et six nourrissons. Les cris et les pleurs sont assourdissants, mais nous ne les avons entendus qu’après avoir pénétré sur le carrefour.
Octavie a changé d’apparence. Elle paraît maintenant la vingtaine, solide, sans être vraiment jolie. Elle m’explique que si une sorcière promet de présenter au diable l’enfant de quelque gueux du voisinage lors du Sabbat suivant et qu’elle ne puisse venir à bout de l’attraper, elle est obligée de présenter son propre fils ou quelque autre enfant d’aussi haut prix. Certaines fois, il faut plusieurs enfants pour apaiser le Démon.
Les enfants qui plaisent à Belzébuth sont ainsi admis parmi ses sujets de cette manière : Maître Léonard , président des Sabbats, donne d’abord un parrain et une marraine à l’enfant ; puis on le fait renoncer à Dieu, la Vierge et tous les saints ; et après qu’il a renié sur le Grand Livre, Léonard le marque d’une de ses cornes dans le fond de son œil gauche.
L’enfant porte cette marque au fond de son orbite pendant tout son temps d’épreuves, à la suite duquel, s’il s’en est bien tiré, le Tentateur lui administre un autre signe qui a la figure d’un petit lièvre, ou d’une patte de crapaud, ou d’un chat noir. Durant leur noviciat, ou charge les enfants admis de garder les crapauds à proximité, tous les jours de Sabbat ; quand ils ont reçu la seconde marque, qui est pour eux un brevet de sorcier, ils sont admis à la danse et au festin. Les enfants qui ne promettent rien de convenable sont condamnés à être fricassés. De fait, au bout de la table de banquet, maniant des hachoirs et des pinces, il y a là des femmes, la bave aux lèvres et le regard affamé, qui les dépècent et les font cuire pour le banquet. L’odeur n’est pas si abominable que ce je me serais imaginé. Mes haut-le-cœur proviennent plutôt des bouts de membres infantiles flottant à la surface de la grande marmite.

Octavie m’emmène à l’opposé de la table : en effet, lorsqu’on arrive au Sabbat, le premier devoir est d’aller rendre hommage à Maître Léonard. II est assis sur un trône infernal fait de métal, de cornes et de bois entremêlés ; Octavie m’explique qu’ordinairement, il affecte la figure d’un grand bouc ayant trois cornes, dont celle du milieu jette une lumière qui éclaire l’assemblée ; quelquefois, il prend la forme d’un lévrier, ou d’un bœuf, ou d’un tronc d’arbre sans pied, avec une face humaine fort ténébreuse ; aujourd’hui, pour m’accueillir, il est resté sous forme humaine.
Maître Léonard porte une couronne noire, a les cheveux hérissés, le visage pâle et troublé, les yeux ronds, grands, fort ouverts, enflammés et hideux, une barbe de chèvre, les mains comme celles d’un homme, excepté que les doigts sont tous égaux, courbés tels les griffes d’un oiseau de proie, et terminés en pointes, les pieds en pattes d’oie, la queue longue comme celle d’un âne ; il a la voix effroyable et sans ton, tient une gravité superbe, avec la contenance d’une personne mélancolique et portant toujours sous sa queue un visage d’homme brûlé, visage que tous les sorciers baisent en arrivant au Sabbat : c’est là ce qu’on appelle l’Hommage.

Maître Léonard donne ensuite un peu d’argent à tous ses adeptes ; puis il se lève pour le festin, où le maître des cérémonies place tout le monde, chacun selon son rang, mais toujours un diable à côté d’un sorcier.
La nappe du Sabbat est dorée, et on y sert toutes sortes de bons mets, avec du pain et du vin délicieux, me dit Octavie. Ce que je vois n’est pas tout à fait la même chose : au contraire, la nappe est faite de chiffons, on ne sert que des crapauds, de la chair crue de pendus, des muscles bouillis de petits enfants non baptisés, et mille autres horreurs. Le pain est composé de millet noir.

Les participants chantent pendant le repas des abominations que je ne saurai répéter ici ; et après qu’ils aient mangé, ils se lèvent de table et adorent le Grand Maître nouvellement apparu dans un nuage de ténèbres ; puis, chacun se divertit. Les uns dansent en rond vers le lac, ayant chacun un chat pendu au derrière ou à la ceinture. D’autres rendent compte des maux qu’ils ont fait, et ceux qui n’en ont pas fait assez sont punis par le Grand Maître. La plupart se lancent dans des rapports impies relevant de la plus simple bestialité, autour, sur et sous la table du banquet.

Sur la gauche, une magicienne dit la Messe du Diable, pour ceux qui veulent l’entendre. Vers le lac se commettent les plus révoltantes et les plus honteuses horreurs charnelles dont j’ai pu être témoin entre animaux, humains et démons. Il en est qui forment des quadrilles avec des crapauds vêtus de velours et chargés de sonnettes. Ces divertissements durent jusqu’au chant du coq. Aussitôt que l’animal se fait entendre, tout est forcé de disparaître.

Alors, Maître Léonard leur donne congé, et chacun s’en retourne chez soi . Je me suis réveillé le lendemain matin, les vêtements en haillons sur le carrefour de l’Elboeuf et du pont de l’Arche, tout près de Louviers, en Haute-Normandie. Rien de tout cela ne semblait avoir été réel, à part les quelques ossements carbonisés que j’ai pu trouver en retournant quelques mottes de terre. Le sol, quant à lui, semblait avoir été souillé par quelque chose d’innommable.

J’ai rapidement rejoint la civilisation pour clore ce reportage. C’était Jean Dupin, pour Radio Tour Eiffel. La semaine prochaine, nous irons à Ordebec, près de Lisieux, sur les traces de la Mesnie Hellequin, communément appelée la « Chasse Sauvage ». À la semaine prochaine.

Catégories : Petits Riens

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