Résistances

5 mai 2012

— Tu vois, c’est ça qui m’énerve. Toujours le délit de sale gueule. Là, j’étais qualifié, sauf pour l’expérience. J’ai failli dire à cette pute que si personne ne me donnait ma chance, je pourrais jamais avoir la putain d’expérience requise.
— Mais trop, Farid. Tiens, tire sur le bédeau, ça ira mieux.
— Merci, gars. Tu sais, j’ai croisé deux-trois types qui se sont fait pistonner. Mais ça m’arrivera jamais, je crois. Je connais personne qui a un job dans cette cité moisie. À part pour les petits trafics.
— Clair. « Je suis de ceux qui traînent tard, à squatter les bancs, tels le fer et l’aimant. »
— Encore du Chiens de Paille ? Mais tu changes jamais de disque ?
— Et vous deux, vous changez jamais de squatt ?
— …
— Tonton !
— Salut Farid, salut… Mohamed, c’est ça ?
— Oui, monsieur.
— Monsieur ?
— Euh oui, enfin, avec le costard et la mallette, tout ça, ça impressionne…
— Dis tonton, je cherche du taf, là, t’aurais pas des plans ?
— Qu’est-ce que tu veux faire ? Et qu’est-ce que tu sais faire ?
— Ch’ais pas, m’en fous. Un truc qui paie, comme toi.
— Expert-comptable ? C’est bac +8, et tu as arrêté les cours en première, je crois ?
— Putain, on peut jamais parler avec les vieux ! Toujours ils t’accusent d’être un nul ! Si tu veux pas m’aider, dégage. J’ai besoin de personne !


— Ne le prends pas comme ça…
— Tu saoules à venir ici alors que tu y crèches plus, habillé comme un prince ! Tu crois que ça nous fait quoi, de savoir que t’as réussi et pas nous ?
— J’amène du fric à ta mère.Et je montre à tout le monde que c’est possible de gagner sa vie honnêtement, même quand tu as grandi ici. Même si c’est pas immédiat, ça redonne de l’espoir aux gens. Aux vieux qui ont peur pour leurs enfants, aux jeunes qui ont peur pour leur avenir.
— Ah ouais ? Tu crois nous connaître, mais tu sais pas ce qui se passe ici ! Ce qu’on endure, chaque jour. La cité, elle réclame du sang et des tripes. Qu’est-ce que t’as fait ici ? Rien ! Toujours dans tes études ! T’as jamais rien fait pour tes frères.
— Et vous, en trafiquant et en vous cassant la gueule entre vous, vous croyez que vous arrangez les choses ?
— On fait déjà plus que toi. On a plus de couilles.
— Ah. Je ne me rappelle pas que tu étais là en 1981.
— Ben non, j’étais pas né.
— Alors écoute-moi bien. En 81, la cité était neuve, et beaucoup de familles blanches habitaient encore là. La moitié, environ. Et c’était blindé de fachos : skins fafs, GUD, parti des forces nouvelles… C’était ratonnade tous les soirs au menu. Ils avaient des flingues. On a du se serrer les coudes, vu que les flics venaient jamais. C’est moi qui suis allé à Paris rencontrer les groupuscules de skins anti-fafs. On s’est allié, on s’est armé grâce à eux. Et avec nos nouveaux potes skins, on a fait trois jours de fête aux fachos. Six morts, quatre-vingt blessés. La té-ci en état de siège par la flicaille, qui s’est radinée quand le contribuable blanc était menacé. Et on a tenu bon. Les fachos ont déménagé ensuite, pour laisser la place à des blancs moins débiles.
— Ah merde.
— Ouais. C’est grâce à nous que vous pouvez squatter vos bancs tranquilles, aujourd’hui. Alors respects à tes anciens qui ont forcé les skins fafs à vivre cachés. Bougez-vous le cul, bordel. On était terrorisés, mais on a bien réussi l’impossible. La nouvelle génération n’est plus raciste. Alors essaie juste de pas aller à tes entretiens en survêt’ Lacoste, petit, tu passeras déjà mieux avec une petite dose de bon sens et de respect.

Catégories : Nouvelles  Petits Riens

Leave a comment