Le train

10 mars 2012

J’avais tout prévu, tu vois. Je m’étais trouvé un coin désert, un vieux pont, bien en surplomb des rails ; j’avais même pensé à emmener des pinces pour dépiauter le grillage, et puis des gants, au cas où ils l’auraient électrifié. Il faisait beau. Il n’y avait pas un seul bruit. Le TGV de 14h23 passerait dans exactement seize minutes. Je me suis dit que c’était bon, que j’allais enfin pouvoir en finir. L’idée du train, je me rappelle plus comment je l’avais eue. Mais c’était un bon compromis. Je n’avais jamais réussi à vivre comme un homme, alors je te parle même pas de mourir : par balles, pendaison, couteau, y avait toujours un truc qui foirait. Je t’avoue, c’était surtout le courage qui me faisait défaut. Alors, basculer dans le vide, lâcher prise, c’était bien. J’aurais pu choisir une falaise au milieu de nulle part, crever sans témoin, mais ça, je voulais pas. Non, une seule fois dans mon existence, je voulais pouvoir influencer les gens, leur vie. Avoir une sorte de pouvoir sur eux. Ces gens-là ne m’avaient sûrement jamais vu, ils ne me connaissaient pas. Eh bien je les ferai attendre trois heures dans ce train, pendant que des pompiers ramasseraient mes petits bouts, un par un. Et comme ça, chacun dans sa tête, tous m’auraient entendu gueuler : « Moi aussi, je peux vous faire chier. Vous aussi, vous pouvez subir les choix des autres. »

Les raisons, je m’y attarderai pas, tu sais comme moi que c’est flou. Il y en a plein, y en a pas. En tous cas, c’est insurmontable et sans espoir. À part un seul truc, qui pourra soulager le fait que t’en peux plus, que t’en as marre à en crever : et c’est crever, justement.

Alors moi, j’avais tout prévu. Avec mes gants et ma pince, je découpais tranquillement le grillage. Pour la première fois depuis des années, j’étais content. Je souriais, même. Je savais que dans maintenant huit minutes, ça serait terminé. J’ai enjambé le parapet en laissant tout derrière moi. Huit mètres de vide jusqu’aux rails. Chute. Impact du sol. Impact du train. Ça fleurait bon le point final.

Et puis, il y a eu un grincement. C’était pas le TGV, non, c’était trop tôt. J’ai tourné la tête et j’ai vu un vieux type en vélo. C’était ça qui couinait. J’ai eu peur, j’ai voulu me cacher, il allait sûrement appeler les flics. Je me suis baissé derrière le parapet, agrippé au-dessus du vide, pour pas qu’il me voie. J’ai attendu qu’il passe. Mais le grincement s’est arrêté à ma hauteur. C’était foutu, alors je me suis remis debout. C’était un beau petit vieux. Dégarni, ridé, fagoté dans un bleu de travail délavé. Il était descendu de son vélo rouillé et me regardait, un peu amusé. Enfin, je pense, parce qu’il me souriait. Il avait des yeux gris, perçants, je voyais que ça. On s’est regardé longtemps, comme deux statues, figés. Puis il a dit « fais pas ça ».

Je lui ai répondu un truc bien violent, comme quoi c’étaient pas ses oignons et qu’il devait se barrer. Il m’a répondu que c’était d’accord, mais qu’il tenait quand même à me dire un truc. J’ai pas eu le temps de lui dire ni oui ni merde, qu’il poursuivait déjà.

« Pendant des milliers d’années, depuis le début des temps, chacun de tes ancêtres a survécu jusqu’à l’âge adulte. Chacune des générations du côté de ta mère et de ton père a réussi à élever celle qui suivrait. Malgré tout ce qui aurait pu les en empêcher, ils ont survécu. Quelles sont les chances pour que ça se soit produit ? »

Le vieux est remonté sur son vélo et est reparti doucement, en grinçant. Je l’ai suivi du regard jusqu’à ce que je ne le voie plus. On l’entendait toujours couiner, au loin. Le grincement a soudain été étouffé par le passage du TGV de 14h23. J’ai repris mes esprits à ce moment-là, et j’ai vu passer ce train, paralysé. Ce train qui, sans ce petit vieux, serait devenu l’arme de mon suicide.

Je n’avais jamais pensé auparavant à ce qu’il m’a dit et, au fond de moi, j’étais fier. Fier d’appartenir à cette lignée de survivants de l’humanité. Un peu honteux, aussi, d’avoir presque arrêté tout ça. Je souriais, parce que j’avais compris que ma présence sur terre était finalement une sorte de miracle.

Et c’est ce que je voudrais que tu comprennes : tu le sais sûrement pas mais toi aussi, tu es un miracle. Toi aussi, tu appartiens cette lignée de survivants. Ça vaut pas le coup d’en finir, mon gars. Il y a une tripotée de touristes, en bas. Tu veux quand même pas que ta chute soit ce qu’ils retiennent de cette ville ? Là, c’est bien. Donne-moi la main.

Catégories : Nouvelles  Petits Riens

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