Exhumation

3 mars 2012

— Tu vas bien ?
— Je suis vivant, déjà.
— Ouais… T’as quoi, aujourd’hui ?
— Trois enterrements, et toi ?
— Une crémation, seulement.
— Ça va tranquillement, quoi. J’ai l’impression qu’ils aiment pas ces moyens « modernes », nos clients. Les ventes d’urnes décollent pas trop.
— Bah, laisse-leur quelques générations, ça viendra. Faut qu’ils comprennent le concept écologique.
— Tiens, d’ailleurs : on fait quoi pour l’agrandissement de l’aile ouest, finalement ?
— Perso, je dirais : rien. Ça va encore emmerder les gens qu’on agrandisse le cimetière. Le voisinage va nous dire que c’est glauque, la municipalité va se ranger de leur côté et on va encore nous couper des subventions.
— Mais quand même. Ils veulent qu’on les mette où, là ? On est blindé de chez blindé !
— Je me disais qu’on pourrait raser l’aile nord, la plupart des résidents y ont été mis avant 1914. Il y a jamais de visiteurs, alors je me suis dit…
— Attends, il y a des caveaux, des tombes ornées, on va avoir les musées et la sauvegarde des monuments sur le dos.
— Rhola, mais arrête, plus personne n’en a rien à carrer de ces macchabées. Et puis c’est pas comme si je te disais qu’on va dépiauter un monument aux morts, si ? J’ai vérifié : à part les caveaux sur le pourtour, toutes les concessions sont périmées depuis au moins 1958. On a juste laissé toutes ces tombes parce que ça faisait joli, à l’époque. Mais là, comme plus personne ne passe, et que c’est nous qui sommes obligés de nous taper le nettoyage pour que ça ressemble à autre chose qu’une plantation de mauvaises herbes…
— D’accord, je vais leur en parler à l’administration.
— Bonjour messieurs, excusez-moi de vous déranger, je cherche l’emplacement 743B.
— Allée 7, ça… Alors, troisième à gauche, puis tout droit jusqu’au bout.
— Merci. Excusez-moi de vous avoir interrompu.
— Monsieur, les morts – actuels ou en sursis – ne nous interrompent jamais. Tout ce qu’ils font, c’est arriver.

Catégories : Petits Riens

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