Comme à la télé

3 septembre 2011

— Mais vous parlez de qui, au juste ?
— Mais de nous, crétin ! À ton avis, qui peut faire des paris stupides à mille euros sur un stagiaire et l’embaucher pour une fortune dans la foulée ? Nous, les médias ! Nous, les formateurs de la société !
— Mais on fait de la merde, ici !
— Ben oui. Faudra t’y faire. Et puis qu’est-ce que tu en as à foutre tant que tu as ton chèque à la fin du mois ? Ici, on sélectionne des trucs nuls ou juste assez médiocres pour accrocher les gens sur la pub. Histoire qu’ils casquent. Et quand les émissions sont vraiment trop nulles, on augmente la qualité des pubs.
— Ah…
— Oui. Et tu sais ce qui a été la meilleure chose qui nous soit arrivée ?
— Les annonceurs et le public stupides ?
— C’est toi qui l’est. Eux auto-entretiennent leur relation féodale. Non, les publivores ont été du pain béni pour nous tous. Tu imagines ? Des mecs qui aiment qu’on leur vende des trucs ? Et des émissions comme « Culture Pub » ont été miraculeuses. Que de la pub dedans, et pendant les pauses, encore de la pub ! Des cons, je te dis. Du pain béni… Comme les émissions sont nulles, ça nous permet de cloisonner soigneusement les gens, et éviter qu’ils ne s’élèvent trop. Si on avait laissé les choses se niveler elles-mêmes, tout le monde regarderait Arte, aujourd’hui…
— Mais ça s’arrête à ceux qui regardent la télé !
— Pas du tout. Regarde : quand la dernière bouse d’art contemporain finit par intéresser les masses populos, l’élite découvre un nouveau truc génial. Incompréhensible, mais transcendant. Je sais pas, moi : ça peut être un concert de pianistes chinois qui jouent du banjo avec leurs pieds dans une salle capitonnée. Une sorte de boîte de Schrödinger musicale : vu qu’on ne voit et qu’on n’entend rien, on ne peut qu’imaginer qu’ils jouent super-bien.
— Mais ça n’a aucun intérêt !
— Pas si on dit que ça en a. Pas si on dit que c’est de la balle. Les autres se sentiront tellement cons de rien capter qu’ils vont hurler au génie. Et ce sera dans la poche. L’idée, c’est d’avoir toujours un coup d’avance sur la haute bourgeoisie, qui en aura un sur les classes moyennes, qui en auront eux-mêmes un ou deux sur les pauvres. Tout ce beau monde se regarde en chien pour bien vérifier que chacun à l’accès à la culture qu’il mérite. S’il y a un glissement d’une œuvre, et c’est toujours vers le bas, crois-moi, elle sera immédiatement dénigrée par les élites. Parce que trop mainstream. Et c’est à nous de transmettre le message, car nous sommes les chefs d’orchestre de ce jeu de dupes.
— Je crois que j’ai compris.
— Bien. Partant ?
— Oui. On avait bien dit quatre-vingt-cinq mille annuels, non ?
— … Bienvenue dans la famille.

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