In Memoriam Magister

4 juin 2011

Non, vraiment, c’était trop. Impensable, impossible. Il devait s’élever et montrer sa détermination face à toutes ces absurdités, ces injustices. Ces violences.

Bouillant de rage, il se dirigea vers son armoire et empoigna ses armes. Elles étaient lourdes, robustes, fiables. Elles ne l’avaient jamais laissé tomber. Elles le serviraient bien, une nouvelle fois.

Il ouvrit son dressing et enfila sa combinaison de latex. Il avait vieilli, et l’âge l’avait gâté. Malgré ses kilos superflus et son manque d’entraînement, il réussit à rentrer sans trop de peine dans son costume gris et bleu. Il baissa le regard sur son torse, plus flasque qu’à l’époque, et soupira. Les deux lettres « SC » ornaient toujours aussi fièrement son armure. Il hésita. Que n’avait-il donc provoqué par le passé ? Oserait-il une nouvelle fois rendre justice ? À son âge ? Oui. Il n’y avait personne d’autre. Le devoir auquel il s’astreignait était si grand que le sacrifice lui parut insignifiant.

Il rangea ses armes dans sa fidèle mallette de cuir brun, qui en avait tant vu, et enfourcha sa bicyclette noire, elle aussi marquée à ses initiales. Il réprima une douleur dans sa cuisse gauche. Il était vieux, il le sentait maintenant d’autant plus. Arriverait-il au lieu du rassemblement ?

Cela lui avait pris des semaines d’infiltration. Sur des blogs, d’abord. Puis des forums. Et ensuite, le pire : les chats. Pas l’animal, non, les messageries instantanées. Cela avait presque été au-dessus de ses forces. Mais il s’était forcé à découvrir ce monde virtuel qui lui paraissait si odieux. Il avait plus d’une fois voulu s’arracher les yeux devant tant d’ignominie, tant sur la forme que le fond. Mais cela n’avait fait que redoubler son ardeur vengeresse. Il les ferait payer. Ils étaient dangereux et devaient être éradiqués.

Il arriva sur le campus, hors d’haleine, mit quelques minutes à se ressaisir.Le panonceau annonçant le rassemblement était face à lui. Il étouffa un râle. Si cela devenait son dernier combat, ce serait le plus beau, le plus violent, aussi. Il s’avança jusqu’à la porte vitrée, au travers de laquelle il vit le groupe. La confrérie des « Blouquins du Ciel ». Ils n’avaient vraiment peur de rien, surtout pas du ridicule. Oui, il fallait qu’ils payent.

Il posa sa mallette et l’ouvrit tendrement, sachant ce qu’il allait déchaîner. Prenant doucement un tome de mille pages dans chacune de ses mains autrefois puissantes, il jaugea le poids de ses armes. Son Larousse de 1976 ne l’avait jamais trahi. La collection compilée des Bescherelle de 1990 avait toujours provoqué de véritables cataclysmes. Non, il ne pouvait que gagner ce combat. Mais il lui faudrait ruser.

Un jeune homme, maillot noir et badge sur le torse, s’avança vers lui en souriant. Il n’eut pas le temps de parler. Un uppercut de son fidèle Larousse venait de lui briser la mâchoire en trois points. C’était « Silver92 », le renégat qui confondait systématiquement les infinitifs et les participes passés ! Un de ses complices approcha, étonné. Il fallait agir. Vite !

Il s’élança, fauchant d’un coup de Bescherelle dans les yeux le malheureux « Flabalu_du_93 ». Celui-là pillait la langue anglaise, comme si le français n’était pas assez riche ! Il roula par-dessus une table, foudroyé.

C’est à ce moment qu’apparut le mal ultime. Fonçant sur le malheureux dans une trombe mortelle, le héros beugla : « DaemonLord ! Je suis Super Capello et je te défie ! »

Le combat fut foudroyant, épique. Et meurtrier. Super Capello, haletant, ne s’arrêta de frapper que lorsque le cerveau de DaemonLord ne fut plus qu’une infâme potée, mélangée à ses armes favorites, dont il essuya tant bien que mal les pages souillées. Se redressant de toute sa taille, il dévisagea l’assistance médusée. D’une voix forte, il parla :

« Voilà ce qu’il arrive quand on écrit « comme même » à la place de « quand même ». On se fait rectifier la tronche. »

Il rangea ses armes dans sa mallette de cuir, dévisagea une dernière fois ces jeunes gens pervertis et sortit comme un prince de cette abjecte réunion de « Skyblogueurs ».

 

Merci, Maître Capello, Monsieur Jacques Capelovici (19 décembre 1922 – 20 mars 2011). Qu’aurions-nous fait sans vous ?

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