Ego-trip(e)s

30 avril 2011

Les mots viennent du fond des âges. Je n’en suis pas le dépositaire, mais l’humble véhicule.

Tous ces mots proviennent des innombrables décombres de larmes humaines, du tréfonds des âmes jonchant les chemins de l’Histoire. Je foule toutes ces terres d’où coulent les rêves, pères de tant d’œuvres verbales, orales et scripturales. J’en goûte tout le miel, supporte son acidité, grimace devant tant d’intimité, et traverse ce dédale. Quelles sont les lois de ce monde imaginé ? Peuvent-elles seulement être fixées ?
Les heures s’effacent devant ma feuille encore immaculée, et soudain, surpris, je vois les mots qui s’étalent devant moi.
La prose est là. Magique, miraculeuse, elle n’en reste pas moins hasardeuse.
Tous ceux qui me reprochent de trouver sans chercher ignorent combien je cherche sans trouver.

Colossal, l’ensemble de ce qui m’inspire est un pacte. Tout l’héritage qui me dirige fait de moi un soldat, un apôtre supplicié, un héritier de lois forgées par mes pairs, du code moral de l’écriture je deviens un humble dépositaire. J’offre aux masses hermétiques à mes propos ma vérité scripturale, afin que ces pages portent très loin au large l’aura de ces phrases. Pour qu’elle ne soit jamais l’otage d’un seul propos, pour qu’elle devienne autre chose qu’une voix en cage.

Comme chacun respire pour vivre, mon inspiration expulse les mots, et la vie me force à écrire. Je relis chaque jour ces lignes pour éviter le pire. Quand le doute m’accable, les textes m’excitent et je me sens d’attaque. J’avance et rattrape le temps. Crise de foi. Indigestion de lettres. Je les replace toutes différemment, change de langue. Retraduis tout jusqu’à la tranche et m’en use les manches. La liberté du style me laisse les coudées franches. L’écriture habite mon sang : les globules blancs surnagent et colorent mes pages. Mon hémoglobine fait déborder l’obscurité de mon encrier.
Mon objectif ? Voir ce que l’œil ne voit pas. Tout ça pour que l’on sache que le fond de ce qu’on se cache est le propre de nos choix. L’écriture m’offre cette vision. C’est un combat : soi contre soi. Écrire pour écrire écorche notre art, je le sais. Tout entraînement assidu doit donc être tempéré. Je ne me lâche qu’après avoir longuement aiguisé la hache de mes idées.

Alors, au moment où je crois penser juste, j’écris. Me trompe. Corrige. Réécris de plus belle. Des milliers de mots. Des centaines de lignes. Je travaille le phrasé, aiguise l’incise, affine les virgules, et frappe les consonnes. Je taille ma plume, affûte ma prose, pour qu’elle tranche dans les clichés. Pour que la surprise vienne à nouveau habiter notre monde. Pour raconter une histoire où les perdants n’auraient pas honte.
C’est une fonction vitale.
Exigeant et trimeur, je sais que les bons textes se méritent. Une fois l’idée bonne et fixée, j’expérimente mes textes à l’instinct. Les mots sont l’évidence, en deviennent presque intuitifs. Ils vivent sous mes yeux et, serein, je sonne le clairon de ma charge. Les mots s’assemblent, les paragraphes se mettent en place. Tous les vétérans sont présents. La phalange sur ma page se met en marche. Les légions se tiennent sur la tranche. Elles attendent.

Pour qu’elles déferlent un jour prochain, je continue ma guerre.

Catégories : Petits Riens

Leave a comment