Devoir de mémoire

26 février 2011

En repassant il y a quelque temps devant une stèle bavaroise à Reichshoffen (bataille quelque peu méconnue aujourd’hui), je me suis rappelé qu’à l’échelle de l’histoire, tous les héros du passé sont morts inutilement.

Trois fois par an, lors des armistices et de la fête nationale, nous pensons (avec dédain ou émotion, selon les cas) à tous ceux qui sont tombés pour que nous puissions jouir de notre confort et de notre liberté actuels. Des héros, tous, morts pour la patrie. Tombés avec vaillance au champ d’honneur.

Une maigre rente pour les familles, et pour celles-ci, un manque aussi béant qu’une fosse commune. D’ailleurs, ces héros en furent-ils vraiment ? Combien d’entre eux moururent-ils réellement en sauvant leurs camarades, tenant avec panache une ligne ou une position ? Et combien furent finalement pulvérisés par un mortier, une grenade, bêtement terrassés par une balle perdue, comprimés dans un naufrage ou gelés par un hiver terrible, sans pouvoir courageusement affronter l’inexorable approche de la faucheuse ?

Mise à part la propagande nationale bombant le torse médaillé des défunts, il reste le problème de la considération héroïque du guerrier. Les deux dernières guerres que nous célébrons annuellement ne virent qu’un immense défilé d’appelés, de conscrits mal entraînés et équipés, défendant une cause nationale d’un côté, et un territoire envahi de l’autre. Embrigadés dans ce tourbillon de violences, ils y moururent par millions. Nous les qualifions alors de héros car ils donnèrent leur vie pour leur pays, mais ne furent-ils pas plutôt des martyrs ? Problème de lexique.

Nous les honorons de notre mémoire, comme s’ils étaient les dépositaires de notre conscience globale et de notre liberté. Oui, car ils se sont battus pour que n’ayons pas à le faire. Oui, eux, cette majorité de militaristes farouches faisant la queue à l’enrôlement pour dézinguer du boche, ou par simple fierté pour leur nation. Je ne sais pas pour vous, mais je ne me reconnais ni dans l’un, ni dans l’autre.

Et qui sommes-nous finalement pour juger de la prépondérance de quelques martyrs dans l’évolution de notre conscience historique ? Notre devoir de mémoire ne concernerait qu’un seul siècle dans l’échelle millénaire des guerres ?! Si nous nous souvenons avec émotion des G.I.’s, des résistants et des poilus, pourquoi oublier les turcos embrigadés, les hussards révolutionnaires, les grognards napoléoniens, les mousquetaires du Roi, les croisés évangélisateurs, les conquérants Francs, les résistants Celtes, ou même les spartiates glorifiés dans leur image moderne de surhomme ? Pourquoi les oublier tous ? Toutes ces guerres furent-elles finalement inutiles, puisque seulement mentionnées dans les livres d’Histoire ?

Tous ces hommes morts ne défendaient-il pas leurs idées, leurs terres, ou leur famille ? Peut-être se battirent-ils également contre ce qu’il jugeait intolérable à leur époque, mais de quoi nous rappelons-nous d’eux à part des dates ? Tant qu’à établir un travail de mémoire aussi important, pourquoi ne se rappeler que du dernier siècle, aussi sanglant fut-il ?

On pourra me dire que de l’eau a coulé sous les ponts, et que la civilisation ne se reconnaît plus dans ces guerres passées. Je crois plutôt que c’est la validité de l’autorité dirigeante qui a modifié la mémoire collective. Si l’État qui les a provoquées disparaît, la mémoire collective dissout peu à peu la mémoire immédiate des guerres. Tant que subsisteront des Gaullistes en France, la seconde Guerre Mondiale sera célébrée. Point de vue politique. D’un autre côté, deux Poilus restent en vie à ce jour, et je crains qu’on ne commémore bientôt plus la boucherie que fut la Grande Guerre. Continuer à penser à la Prusse, ce pays disparu depuis presque un siècle, équivaudra bientôt à trop stigmatiser l’Allemagne, son successeur économiquement avantageux. Une fois le second Reich véritablement passé de mode, qu’en sera-t-il du troisième ? Quelle validité historique sera donnée par les générations futures à tout ce sang versé ? Une Sixième République piétinera-t-elle l’héritage de nos aînés ? Sûrement, le temps est le seul vrai maître de nos souvenirs.

À bien y réfléchir, tant qu’à célébrer ceux qui tombèrent au champ d’honneur, j’aurais préféré les célébrer tous. Ou mieux encore, aucun.

Car oublier est peut-être finalement la meilleure solution, car c’est seulement dans l’oubli de la douleur, des guerres et ses disparus, que l’humanité peut s’autoriser à se reconstruire. Quitte à retomber rapidement dans ses pires travers…

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