Législation globale

19 février 2011

Chambre presque obscure ; le vent dans l’arbre à côté de la fenêtre fait bouger les ombres de la pièce. Il en est conscient alors qu’il garde les yeux fermés. Se retourne sur le dos. Sent un courant d’air sur sa joue. Ouvre un œil. Puis les deux dans un mouvement de panique. Il veut se relever mais une force incroyable le maintient allongé sur le matelas. Il n’arrive pas à respirer. Cette silhouette… Cette terreur…

La forme encapuchonnée de noir se tenant à côté de son lit n’a toujours pas bougé. Il se demande s’il rêve, s’il hallucine. Il ne se rappelle pas avoir pris d’alcool ou de drogue la veille. Le tissu de la forme en noire semble couler, ou bruisser. Il se force à cligner des yeux : non, il ou elle n’a pas bougé. Il tente de fixer l’intérieur de la capuche mais ne ressent soudain qu’un vide immense, discernant à peine un noir d’une obscurité encore plus profonde, si cela fut seulement possible. Il aimerait se retourner et fuir l’horreur de cette vision. Mais son énergie entière n’y suffit pas. Il est condamné à la regarder sans pouvoir rien faire. Il se rend compte qu’elle le nargue. Sa seule présence lui fait réfléchir à ce qu’il aurait dû faire de sa vie ; il aurait préféré ne pas être seul dans son lit, être rassuré par un enfant qui aurait eu son sang, aurait véhiculé quelques traits de son visage vers les générations futures. Il regrette cette fille qui aurait pu devenir la femme de sa vie, mais dont il n’a pas voulu, car trop d’options s’ouvraient encore devant lui.

Il regrette. Se dit que s’il recommençait, il ferait différemment. Il repense à tous ses amis partis à la morgue avant lui. Qu’avaient-ils ressenti, eux ? Le regret du business, ou de la vitesse ? Il est allé si souvent voir le légiste qu’il se sent plus mort qu’eux…

Un tiroir s’ouvre et tombe sur le sol. Le bruit de papiers qu’on fouille. Le courant d’air devient plus fort. Une armoire s’ouvre et se referme en claquant. Des couverts tintent dans un tiroir. Il est presque rassuré. C’est peut-être juste un esprit frappeur, un poltergeist, il a vu ça dans des films. Mais le machin est toujours là, n’a toujours pas bougé d’un millimètre. Son appartement est pourtant aussi neuf que le bâtiment, bien sa veine si quelqu’un est mort ici, et pourquoi être devenu un esprit vengeur ? Le parquet grince, la peur qui le tétanise est affolante. L’idée de sauter par la fenêtre l’effleure, mais il est bloqué à l’horizontale. Il se demande s’il va mourir de peur. Est-ce finalement possible ? Oui, si son cœur continue à battre si vite. La forme semble bouger, se pencher vers lui. Il n’aurait pas cru ses yeux capables de s’écarquiller davantage. Un cri se bloque au niveau de sa glotte ; ses jambes tremblent comme s’il était en transe.

« Il est réveillé. »

Un poignard maintenu par un bras musclé s’abat dans sa poitrine, le fait tressaillir. L’arme a traversé l’apparition comme le fantôme qu’elle est. Un visage passe au travers des robes noires immobiles. Sa vision vire au noir total. Avant de perdre conscience, il entend :

« Il a eu son compte, on finit et on se barre. »

Lorsqu’il rouvre les yeux, l’apparition encapuchonnée se tient toujours là, penchée sur lui. Elle lève un bras ganté de noir. Il se rend compte qu’il a retrouvé la faculté de ses mouvements. Il se redresse. Tout autour de lui est noir, et il se rend compte qu’il ressent davantage qu’il ne voit l’obscure forme encapuchonnée.

« Il s’est passé quoi, là ? »

« Vous êtes mort, poignardé en plein cœur par des cambrioleurs qui n’avaient pas vérifié si vous étiez chez vous. »

« Quoi ?? Mais c’est débile, comme mort ! Et vous êtes la Faucheuse, c’est ça ? »

« Oui. »

« J’étais tétanisé par votre présence ! J’aurais pu tenter un truc contre ces types si vous n’aviez pas été là ! »

« Non. »

« … »

« Comprenez que je vous ai épargné d’être retrouvé nu, abattu à bout portant avec une lampe halogène de deux mètres bloquée dans vos mains, à cause de la rigidité cadavérique. J’avais un peu de temps devant moi, alors je suis venu. J’ai déjà trouvé assez triste que vous mouriez seul et sans descendance. Je ne voulais pas que vous soyez ridicule en prime. »

« Mais c’est déloyal ! J’aurais pu au moins essayer d’en buter un ! »

« Non. Cela ne se serait pas passé comme ça. Vous parlez de loi, je n’en connais qu’une, que j’assaisonne parfois en fonction du passif et des circonstances de celui que je viens cueillir. »

« Quelle loi ? »

« Celle du point final. »

Catégories : Nouvelles  Petits Riens

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