Watchman

12 février 2011

Les lumières s’éteignent. Seuls les instruments réfléchissent leurs chromes dans l’obscurité. Il n’a pas besoin de se retourner pour le savoir, il était présent à toutes les répétitions. Il soupire en entendant les premiers hurlements impatients de la foule. Ce soir, elle est déchaînée, une vraie marée humaine. Des types bourrés essaieront sûrement de monter sur scène et de toucher la jolie bassiste. Des collègues l’avaient prévenu, c’était arrivé dans d’autres villes. Pas avec lui ; il ne laisserait rien passer. D’un autre côté, il comprenait ces hormones sur pattes : malgré ses quarante piges, il n’aurait pas craché sur cette petite blonde encombrée par cette basse qui semblait trop lourde pour elle. Les autres membres du groupe étaient plus barbus, plus chevelus, finalement plus communs. Ce soir, du rock. Demain, un récital classique. Après-demain, du jazz.

Peu importe le style, il n’a jamais rien laissé passer. Ni slam, ni pogo, ni gens bourrés. Pas de baston, jamais. En cas de grabuge, il frappe vite et fort : localiser le lieu où ça chie, enserrer la personne concernée, l’extraire de la foule, l’isoler. Si nécessaire, recommencer jusqu’à ce que ça se calme. Refiler les gens trop bourrés ou incontrôlables aux flics ou aux pompiers. Pas de grabuge, pas de coup, même dans le feutré. Il veille. Il surveille, du haut de ses deux mètres de muscles. Il protège le public, de lui-même et des autres. C’est son travail. Il veille. Et il aime ça, parce qu’il voit passer plein de groupes, plein de styles.

Il a croisé des gens biens comme des connards, des petits groupes qui se la pètent, des stars humbles, et l’inverse. Surtout l’inverse, en fait. Il n’est pas blasé ; il a même encore la forme, pour son âge, là où de nombreux collègues se sont ou ont été « recyclés ». Ces dernières années, il a par contre eu de plus en plus de mal à se connecter au public. Quelque chose a changé. En plus facile pour lui, en plus triste pour les artistes. L’équation avait pourtant toujours été simple. Les artistes font leur boulot : ils jouent et essaient de mettre le feu. Lui aussi fait son taf : il protège les artistes et le public. C’est ce dernier qui a changé.

Tiens, ça commence enfin. Le groupe monte sur scène. Et voilà. Il se rappelle qu’il y a quelques années, tout le monde pétait un câble, hurlait, sautait partout, applaudissait, dès que les musicos montaient sur scène. Aujourd’hui, il n’est plus que le témoin d’un vaste silence, uniquement entrecoupé par des flashes d’appareils photo, et des points rouges de caméras en marche. Quelques-uns résistent et crient, applaudissent. Ils sont trop peu nombreux pour mettre une vraie ambiance. Sans parler du manque de respect pour les artistes. Il se dit qu’il y aura toujours des crétins pour affirmer qu’ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent de leur place, qu’ils l’ont achetée avec leur fric à eux.

Partout, on dit que l’hédonisme est à la mode. Alors pourquoi ces gens filment-ils au lieu de profiter du concert ? Il sait que seuls des pros pourraient capter la bonne lumière ou un son sans saturation. Pourquoi s’acharnent-ils ? Pour prouver leur présence à leurs amis ? Pour avoir un souvenir, plus tard ? Payer une entrée de concert à trente euros pour le passer à filmer… Il se dit que ce serait plus rentable d’acheter le DVD du live. Mais n’empêche, ils continuent à tendre leurs merveilles technologiques à bout de bras, parfois sur la pointe des pieds, en faisant de leur mieux pour ne pas trop bouger.

La nuée des points rouges lui rappelle les contes de son enfance, où les meutes de loups étaient représentées ainsi. Dans un silence de la musique, il en entend un hurler dans son téléphone. Il pensait cette mode passée. Non, les idiots existent toujours. C’est bien beau de vouloir partager un morceau, voire le concert entier, avec un pote à l’autre bout de la ville ou du pays. Mais tous les téléphones saturent à partir de soixante-dix décibels. Il imagine la gueule du gars en bout de ligne, qui n’entend sûrement rien, mais qui se sentira obligé de dire merci avant de raccrocher. Pitrerie hypocrite. On dit souvent que les musiciens ont le public qu’ils méritent. Il se dit que c’est surtout l’inverse qui est vrai.

Il fixe un point dans la foule. Au quatrième rang sur sa droite, il y avait une petite brune avec une queue de cheval. Il ne l’a pas vu bouger au cœur de la foule. Personne n’a pris sa place. Ça ne peut vouloir dire qu’une chose : malaise. Bien entendu, aucun spectateur n’a bougé. Il s’élance.

Car lui, il veille, envers et contre tous.

2 comments

  1. Très joli et ça m’a touché.
    Bravo ;)

    PS: faudra que j’y pense, j’ai un sujet à te proposer un de ces quatres =)

    Arfy, 14 février 2011
  2. flattr + 1

    Bill Baroud, 18 février 2011

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