2004. Banlieue de Tijuana.

11 décembre 2010

Je vidais quelques verres de téquila dans un rade mal fréquenté avec l’ami qui m’hébergeait.
Le barman fixa un nouvel arrivant, qui venait de garer son imposante Harley-Davidson devant l’entrée. Visiblement, le type n’était pas le bienvenu. Personne n’osa cependant le lui dire : ses deux mètres, ses bras énormes et son corps d’athlète transpiraient la puissance. Sa barbe drue et son regard impassible le faisaient ressembler à un tueur de passage.

Les nombreux tatouages sur son corps et sa veste en cuir indiquaient clairement son appartenance à un gang. Au vu des regards hostiles de l’assistance, l’arrivant était hors de son territoire. Le barman agrippa fébrilement son téléphone portable.
Chacun observa nerveusement l’inconnu descendre une bière d’un trait et commander la suivante.

Les discussions reprirent lentement. L’atmosphère s’était alourdie. Mon hôte cessa notre conversation et m’intima de rester discret.
L’étranger releva soudain la tête lorsque tous entendirent sa moto démarrer en trombe et s’éloigner. Lorsqu’il se retourna, son regard était encore plus glacial qu’à son arrivée. Il fixa le barman terrorisé, qui recula derrière son comptoir. Des clients se levèrent, j’ignore encore s’ils voulurent filer ou protéger le serveur.
Le colosse se tourna brusquement vers l’assistance. Tous ceux qui s’étaient levés se figèrent. Il dévisagea chacun patiemment. Je décidai de m’enfoncer dans ma chaise. Après avoir scruté tout le monde, il savait que personne ne s’interposerait.
L’inconnu attrapa subitement le barman par le col et lui maintint le crâne contre le comptoir. Il s’adossa contre le zinc et pivota vers nous en maintenant le malheureux tenancier d’un coude sur la nuque. Puis, en espagnol, il rugit d’une telle force que les murs en vibrèrent :
« SI MA MOTO N’EST PAS LÀ DEHORS DANS DIX MINUTES, JE FERAI EXACTEMENT LA MÊME CHOSE QU’À SANTA ISABEL. ET CROYEZ-MOI, J’AI HORREUR DE ÇA ! »

Le silence retomba, mais nos oreilles résonnaient encore de l’avertissement. Bien que Santa Isabel fut à plus de cent kilomètres à vol d’oiseau, on entendait jusqu’ici de drôles de rumeurs.
La tension montait progressivement. La situation s’aggravait. Les vieux clients commencèrent à transpirer, fixant du regard les plus jeunes. Ces derniers secouèrent la tête négativement, s’innocentant tacitement du vol.
J’imaginais déjà mes vacances achevées dans une tuerie sanglante qui passerait inaperçue dans les journaux européens. Au revoir ma famille, je vous ai toujours aimés.

Brusquement, quatre des plus jeunes clients sortirent leurs téléphones portables et passèrent des coups de fil nerveux. Leur débit de parole trop rapide était incompréhensible pour un étranger comme moi, mais mon hôte ouvrit de grands yeux.
Pendant ce temps, le colosse barbu buvait calmement sa bière, les yeux rivés sur l’assistance, le coude toujours sur la nuque du barman qui priait à voix basse.
Soudain, on entendit un bruit de moteur s’amplifier. Une moto, sûrement ladite Harley, fut remise en place devant le bar.

Le grand mexicain, satisfait, lâcha le barman gémissant sur son comptoir et partit sans payer.
Je me levai de table et le suivis, sans trop savoir ce qui me prenait. Dehors, la brute me dévisagea et je déglutis, effrayé mais curieux, avant de balbutier :

« Mais qu’est-ce que tu as fait à Santa Isabel ? »

Le colosse enfourcha son destrier en souriant et juste avant de démarrer le moteur, lâcha :

« Je suis rentré à pied. »

3 comments

  1. Bonjour à tous, cette nouvelle a été publiée en mai 2010 dans le recueil de micronouvelles et de haïbuns des Éditions L’iroli, « rencontres de voyages ».

    On peut toujours encore se procurer la chose ici : http://www.amazon.fr/Prix-Micronouvelle-Haibun-Rencontre-Voyage/dp/2916616144/ref=sr_1_3?ie=UTF8&qid=1292076816&sr=8-3

    Pierre Carmody, 11 décembre 2010
  2. Tout simplement génial. La montée en puissance de l’angoisse et puis cette dernière phrase qui éclate. Génial.

    L'@rtiFici3r, 12 décembre 2010
  3. Excellent !

    Pierre, 12 février 2011

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