La morsure

4 décembre 2010

Obscurité totale. Crispation inutile. J’ouvre un œil. Difficilement. Sous la paupière, la sécheresse m’arrache un cri, mais ma mâchoire ne bouge pas. La lumière blanche m’aveugle. Trop de néons. L’autre œil suit, pareil que pour le premier. Je vois les perfusions au-dessus de moi. Un truc flou sort de ma bouche. Je me concentre : d’accord, je suis intubé.
Je ne comprends pas. Le choc est total, même si je ne sens rien. Si. Ma nuque. Un aplatissement, un carnage. Il faut que je me lève pour… Bon. Je me ravise sagement : je bougerai la tête plus tard. Demain, peut-être.
Aucun souvenir. Aucune idée de comment je suis arrivé là. Il faut que je me rappelle. Je me concentre. Des lumières. Bleues.

Des véhicules. Pompiers, gendarmes, ambulanciers. Il fait nuit. Je suis hissé sur un autre brancard. Un des brancardiers vire au vert, il panique. Ah non, il vomit, en fait. Il se retourne au dernier moment, est soutenu par un pompier. Bleusaille. Je reste rêveur, c’est pas un métier facile. Ça doit bien rentrer, à un moment ou un autre. On s’habitue à tout, finalement. Je ne réfléchis pas au pourquoi de la réaction du jeune. Je m’en fous, je suis bien. Le brancard est glissé dans l’ambulance, je flotte. Les lumières se tamisent. Ne restent plus que les néons rouges.

Le sang. Il couvre toute ma vision. Il bouge. Ah. Non, c’est un camion de pompiers. Ils font quoi, là ? Les petits gars en cuir sont équipés comme sur un chantier. Scies circulaires, pinces, écarteurs, ils courent vers moi. Un type me protège avec une sorte de bâche. Il hurle quelque chose par-dessus le bruit des outils. De l’autre côté de la toile, un autre coupe du métal. J’ai mal au crâne, aux oreilles. Des étincelles jaunes jaillissent et atterrissent sur mon T-shirt. Je suis crispé, malgré la joliesse. Le bruit est assourdissant. Ma peau est pâle, blanche. Comme la lumière au-dessus de moi. La lune, à son zénith. Je ne comprends pas comment j’arrive à la voir depuis la place du conducteur.

Lumières blanches. Elles m’éblouissent, ralentissent. S’arrêtent en face de moi. Je vais pleurer si on continue à m’éclairer aussi fort. J’essaie de protéger mes yeux avec la main. Elle doit être coincée quelque part. Je donne un grand coup d’épaule pour la dégager. Du verre se brise et tombe au sol. Je roule sur le côté. Un bruit sourd, sur un coussin. J’ai l’impression de revivre, la lumière blanche est partie. Des bruits de pas, quelqu’un approche en courant. Un cri. On me parle, je ne comprends rien, ça va trop vite. Une autre lumière blanche apparaît dans le coin de mon champ de vision : un bout de croissant de lune. C’est supportable. Sans le vouloir, je crois avoir trouvé une position confortable. Je ferme les yeux.

Noir complet. La douleur de mon angoisse est intense. Je me force à rouvrir les yeux. La radio joue un vieux tube des Beatles. La voiture fait un écart lorsque je sens l’insecte voler, aussi paniqué que moi, dans ma manche béante. Un virage, un arbre. Je suis obsédé par la bestiole dans mon T-shirt. Un virage, un arbre. Ce n’est finalement pas très important. Je lâche mon volant pour écraser la saloperie de guêpe. Perte de contrôle.
L’arbre était finalement peut-être plus important. L’arrêt est immensément brutal, je suis projeté vers l’avant, puis arrêté, stoppé par la ceinture. Qui casse. Je m’écrase contre le pare-brise, ma nuque dessinant un angle impossible. Je suis maintenant bien placé pour voir mon capot se séparer en deux parties presque égales, tel un petit Moïse séparant les os. J’essaie de rester calme en voyant des gouttes de sang sur le pare-brise, et surtout, le liquide rouge s’écoulant devant mes yeux.

Le rougeoiement du soleil couchant me rappelle que la nuit sera étouffante. Je ne pense pas encore à l’absence de sommeil par cette chaleur, je me concentre sur la récolte du moindre souffle d’air frais. Sur la départementale, j’ai ouvert en grand les vitres de la voiture. Un bras sur la portière conducteur, j’apprécie le courant d’air circulant sur mon torse par-dessous mon aisselle. Ça sent les vacances : mes examens sont passés, je vais enfin pouvoir profiter de l’été.
Un souffle de vent. Soudain, je le vois : un projectile jaune et noir arrive directement vers moi. Je hais les insectes. Peut-être pas seulement parce que je suis allergique au venin. Rien que leur apparence me révulse.
Je comprends où il atterrira. Ma fenêtre ouverte va provoquer un appel d’air et va l’attirer. Je ferme les yeux, redoutant l’impact imminent…

Si seulement j’avais gardé les yeux ouverts, j’aurais pu voir que ce n’était qu’un bourdon.

Catégories : Nouvelles

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