L’Art du Guerrier

27 novembre 2010

« J’ai peur. »

« Pour qui ? »

« Pour… Personne en particulier. Nous tous, en fait. »

« Donc… Peur pour toi. C’est ça ? »

« … Oui. De mourir. »

« Qu’est-ce qui t’effraie dans la mort ? »

« La disparition. La fin. L’inconnu. »

« Pourquoi aurais-tu peur de l’inconnu ? Puisque nous en ignorons tout, peut-être l’après ne sera-t-il pas néfaste ? »

« Je perds espoir quand je ne sais pas contre quoi je me bats. »

« Et au contraire, sais-tu ce qu’est la vie ? Acceptes-tu de vivre ? Le vois-tu comme un droit ? »

« Non, je ne sais pas ce qu’est véritablement la vie. Je la vois parfois comme un devoir. Mais oui, je l’accepte, bien sûr. »

« Alors il te faut aussi accepter de mourir. C’est la seule loi qui compte. La mort n’est qu’une autre face de la même pièce. Pourquoi crois-tu que le Passeur a toujours réclamé son obole en pièces d’or ? »

« Le Passage. Oui. Tu m’en as déjà parlé. Donc pour toi, tout est vain, ce n’est qu’une phase ? »

« Oui, une phase. Mais sûrement pas vaine. Si nous luttons pour mieux nous connaître et sauver la vie ou le monde de nous-mêmes, alors ce n’est pas vain. Tu comprendras un jour. Quand il viendra, tu pourras décider de mourir entier, et heureux. »

« Donc il nous faut glorifier la vie et ignorer la mort jusqu’à ce qu’elle nous rattrape. »

« Non, car tu ignores la vie si tu ignores la mort. Tu ne feras que t’agiter bruyamment en ayant l’illusion de profiter et non de vivre, comme le fait la majorité de ceux qui ont peur. Rappelle-toi : la même pièce. Les indiens Yaquis ont toujours été persuadés que la mort flottait à gauche de leur poitrine. Lorsqu’ils étendaient le bras, ils pouvaient l’effleurer. Tu comprends ? En faisant n’importe quand le plus simple des gestes, bouger un membre, ils se rappelaient leur propre mortalité, leur fragilité. Ils n’ont pas le temps et en ont une conscience aigüe. Ainsi se développe la sagesse. »

« C’est terrifiant. Ils ne se suicidaient pas de désespoir ? »

« Non. Un des derniers chamans Yaquis était un homme jovial, drôle. Certains diraient entier. Il enseignait parfois à des élèves étrangers sa culture. Eux cherchaient mais ne comprenaient pas tout ce qu’il disait. »

« Qu’enseignait-il ? »

« Beaucoup de choses. Les plantes médicinales, le pouvoir, que certains disent magique. Mais surtout l’Art du Guerrier sur le chemin de la connaissance. Il est le seul moyen qui puisse te permettre de survivre au Savoir. Grâce à cet art, tu peux enfin équilibrer la terreur d’être un homme, avec la merveille d’être un homme. Cette discipline te permet de te concentrer sur ce qui te lie à ta mort, sans le moindre remords, sans la moindre tristesse, sans le moindre souci. En laissant ainsi tes actes se dérouler en conséquence, en les laissant devenir une sorte d’ultime bataille sur cette Terre et en sachant que tu n’as pas le temps… Tes actes prendront leurs pleins pouvoirs. »

« Et je mourrai entier ? »

« Assurément, mon fils. Dors, maintenant. Tu as école demain. »

Leave a comment