Dance Dance Évolution

30 octobre 2010

Il ouvrit les yeux. L’obscurité l’avait reposé, mais les flashes et les lasers verts recommencèrent à lui égratigner les rétines. Par ennui, il posa les yeux sur les fesses moulées qui se dandinaient devant lui. Larges, flasques ou musclées, peu importait. Les vibrations hypnotiques de la chair lui rappelèrent que ces appendices étaient accrochés à de véritables personnes.
Il regarda d’un œil morne ces filles transpirant, se trémoussant maladroitement sur des rythmes remixés cent fois, se foulant parfois une cheville en trébuchant du haut de leurs talons.
Elles devaient être humaines, en dehors d’une boîte de nuit. Mais ici, leurs cheveux plaqués à elles comme des serpillères humides, leur raideur, l’étalage de leur physiques, les faisaient ressembler à de vulgaires balais. Il pensa que même la plus jolie des filles de la planète ne résisterait pas à l’épreuve du dance-floor industriel : au bout de quelques minutes, n’importe laquelle ressemblerait à une souillon en rut.

Les jeunots ne valaient pas mieux, assurément. Se ruinant en bouteilles pour impressionner la tablée, ou juste pour avoir le droit de s’asseoir, ils se bourraient consciencieusement la gueule, oubliant jusqu’à la présence des proies moites et lascives se tortillant sur leurs genoux.
Si les filles n’étaient qu’arythmiques et disgracieuses, les mecs étaient pires, braillant faux l’étendue de leur mauvais anglais sur des tubes qui l’étaient tout autant.

« Je veux ta laideur
Je veux ta maladie
Je te veux tout entier
Du moment que c’est gratuit
Je veux ton amour »

Mon Dieu, mais que faisait-il là, au milieu de ces jeunes qui ne comprenaient visiblement pas ce qu’ils chantaient ? Victime d’une proposition bénigne, qui promettait une bonne soirée. Raté. Qu’est-ce qui amenait tous ces gens ici ? Et chaque week-end, en plus ?
L’envie de se montrer ? De trouver une partenaire ? D’effectuer une séance de sport en endroit clos ? L’idée de l’amusement l’effleura, mais seulement un peu, car cela n’était pas le sien.

Assis dans un fauteuil en cuir, seul son postérieur vibrait au rythme des infra-basses. Le reste demeurait de marbre, sauf ses tympans qui saignaient depuis son entrée. Le DJ, juché sur sa mini-scène au milieu de l’arène, leva les bras, et fut imité par la foule entière. Il le vit et comprit où il était.

Le prêtre, l’assistance, le culte, les pécheurs. La messe du samedi soir, expiant le culte des apparences en s’y enfonçant plus encore. En les appuyant, en les singeant finalement, pour s’en débarrasser. Ce soir chacun rentrerait épuisé, débarrassé des apparences esthétiques que tous avaient traîné pendant la semaine. Il fallait s’apprêter pour se détruire. Il fallait une révolution et le DJ donnait le ton.
Il s’approcha d’un grand échalas à dreadlocks, qui avait l’air moins imbibé que le reste. Il le prit par les épaules et le tira dans un coin, loin des hauts-parleurs. À sa surprise, le jeune se laissa faire. Il lui expliqua ce qu’il avait vu : la religion, la rédemption du quotidien. Il lui demanda de lui expliquer la théorie, l’idéologie, la théologie du son.

Le jeune homme réfléchit pendant quelques secondes, intensément. Il secoua lentement la tête et répondit :
« Je ne crois pas nous ayons une religion. Je ne crois pas que nous ayons une idéologie non plus. Nous, nous dansons. »

Catégories : Nouvelles  Petits Riens

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