L’Assise

16 octobre 2010

C’est peut-être pour cela qu’elle est encore seule : les rares fois où son ambition lui a laissé l’occasion d’être avec quelqu’un, elle a anticipé les problèmes, disséqué les situations. Elle passait du temps à analyser les réactions, passer au crible les comportements. Chaque fois, plutôt que de se laisser couler dans le plaisir de l’instant, elle se projetait dans un avenir forcément morose et compliqué. Ce qui la déprimait, la rendait profondément triste et menait inexorablement à la rupture, à la destruction implacable de l’amour naissant, noyé dans l’œuf par un pessimisme invraisemblable. Ce manque d’équilibre est un cercle vicieux : l’intelligence est liée à la curiosité, mais que faire quand la curiosité, puis la découverte de l’autre et du futur riment forcément avec la douleur ? Les filles intelligentes réfléchissent trop, voilà leur problème. À force de se projeter dans l’avenir, elles ne voient plus le présent. Et ne le vivent plus. Elle soupçonne les garçons intelligents de subir les mêmes maux impitoyables et désespérants.

Le désespoir la gagnait : elle sentait sa beauté s’effilocher et son ascension sociale poser des barrières insurmontables pour de potentiels prétendants. Elle fréquentait les hautes sphères et son lot de vieux requins aussi usés que rusés. Elle aurait aspiré à une vie simple. Elle se rendit compte de simple constat il y a quelques années, trop tard déjà, alors que tout se compliquait. Le décès de son père avec qui elle n’avait jamais véritablement parlé, la mise en hôpital psychiatrique de sa mère qu’elle haïssait maintenant, pour l’avoir poussée vers une vie qu’elle n’avait pas choisi. Le livre posé sur ses genoux dégringole en silence le long du fauteuil pour se refermer une fois au sol, comme si de rien n’était. Même les objets font semblant de l’ignorer, elle, le fantôme de la maisonnée.

Elle aurait aimé naître laide : elle aurait pu essayer de plaire à quelqu’un, plutôt que de faire baver un contingent de play-boys invétérés rien qu’en leur jetant un regard. Elle aurait voulu se faire des amies, et pas des ennemies la jalousant pour tout ce qu’elles n’ont pas. Elle se sent mal vis-à-vis d’elles, elle aimerait leur donner un peu de joliesse, leur crier qu’elles sont sûrement plus belles et envoûtantes que ce bloc de glace qu’elle est maintenant devenue.

Elle aurait aimé naître plus bête : elle aurait eu à se donner plus de mal et aurait peut-être été fière de son parcours, même s’il ne l’aurait pas mené aussi loin. Elle aurait alors ignoré le champ infini des possibilités, elle n’aurait jamais eu la moindre idée de tous ces bonheurs qu’elle n’a jamais vécu. Elle enviait ces gens simples qui vivaient comme ils l’entendaient. Ils en suaient sûrement mais avaient souvent quelqu’un à qui se raccrocher. Pas elle. Il ne lui restait maintenant plus que son travail. A trente ans, après avoir négligé sa jeunesse pour un futur confortable, elle s’était rendue compte qu’elle avait en même temps oublié de vivre.

Des larmes coulent doucement le long de ses joues. Elle aurait voulu les freiner, mais qu’importe ! Cette chambre l’avait vue pleurer tant de fois l’ambition de ses parents pour elle et les meurtrissures de son cœur solitaire. Une douleur fulgurante lui attaque la poitrine, lui laboure le dos. Elle a envie de s’effondrer là et de ne plus jamais bouger. La souffrance remonte le long de la gorge et s’accumule autour de sa glotte, proche de l’explosion. Un cri formidable, un hurlement terrifiant en jaillit soudain, à la fois teinté de désespoir, de regrets et de haine. C’est la première fois qu’elle l’éprouve aussi pleinement. De la haine envers ces égoïstes qui l’ont poussée dans une vie qui ne lui convient pas. De la haine envers elle, pour les avoir écoutés. De la haine envers tous ces hommes trop bêtes ou pas assez bien pour elle. De la haine envers les apparences, enfin, qui auront entièrement gâché sa vie.

[Extrait d’une nouvelle écrite en 2002]

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