Mémoires de glace 1

17 avril 2010

Au bout d’un moment, le garde raconta d’une voix lasse : « C’est une nuit d’été, mais pas comme celles de ma jeunesse. Le vent était chaud, doux. Mon père, il pêchait loin d’ici. Le long de la côte, à l’ouest. D’énormes bancs de poisson, riches. Il partait pour une semaine ou plus, deux à trois fois par saison. Nous descendions tous sur la plage pour regarder revenir la flotte, pour voir la voile orange de notre père au milieu des autres barques. »

Le chaman écouta, et entendit dans la voix du garde l’écho étincelant d’une joie infantile. L’entendit s’éteindre à nouveau.

« Il est revenu la dernière fois… Pour trouver sa famille convertie à la Croix. Sa femme, servante d’un blanc. Ses fils, apprenant la Bible ou s’armant pour défendre la nouvelle religion. Ce jour-là, il ne me jeta pas ses lignes, voyant ma robe blanche et la croix ceinte à ma ceinture. Mes frères portant des lances et protégeant un vieux prêtre pâle. Ma mère suivant docilement cet homme. Mes sœurs nues parce qu’elles n’avaient pas encore été baptisées. Non, il fit pivoter la bôme et louvoya vers le large en suivant la brise. J’ai regardé sa voile jusqu’à ce que je ne puisse plus la discerner. C’était ma façon, Chaman… »

La voix du garde s’étrangla. Le visage du chaman se tourna vers lui, ses yeux brûlés semblant chercher ceux du jeune homme.

« De dire au revoir, » chuchota le vieil homme.

« De dire bonne chance. De dire… Bien joué. »

Une cloche tinta dans le lointain. Le guerrier affermit doucement son étreinte sur l’épaule du vieux chaman : « Le temps alloué est révolu ».

Le condamné ne dit rien pendant un temps et rassembla ses dernières forces pour se lever. Le guerrier lui laissa cette dignité et ne le hissa pas. Arrivés face à face, le vieil homme lui sourit : « Merci de m’avoir prêté ta peau. »

« De rien, Chaman, ces vents ont été chauds un jour. Ils le seront à nouveau. Viens, appuie-toi sur mon épaule pendant que nous marchons. Je t’aiderai. Ton poids n’est rien. »

Ils laissèrent lentement la mer derrière eux. Le vieil homme demanda : « Un fardeau facilement supporté, tu veux dire ? »

« Je n’ai pas dit cela, Chaman. Je n’ai pas dit cela. »

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