Mémoires de glace 1

17 avril 2010

La plage de galets de Dadamiékro scintillait au crépuscule. Le vieil homme assis près du bord de la falaise pleurait. Le plus jeune, armé de sa lance, restait légèrement en retrait, bien décidé à ne pas interrompre la dernière soirée du condamné. Il tenait d’une seule main le corps sans force du vieillard. À la fois pour le maintenir assis et l’empêcher de se jeter dans le vide. La seconde tâche lui avait été assignée, mais impliquait fatalement la première.

Le garde se demanda, non pour la première fois, quelles étaient les pensées d’un homme qui savait son dernier jour révolu. Regrets ? Haine ? Libération ? Il n’aurait la réponse que lorsque son tour viendrait.

Bientôt, la nuit apporta son lot de fraîcheur, et le guerrier recouvrit le corps nu du vieil homme avec la fourrure de guépard qu’il portait. Le condamné leva lentement la tête. Sa peau noire avait été déchirée par les séances de torture, et ses yeux brûlés.

Le garde eut un mouvement de recul ; il savait, mais ne voulait pas voir. Le chaman animiste avait payé au plus cher son silence. Il n’avait pas parlé, malgré la douleur. La rébellion qu’il avait organisée ne lui survivra peut-être pas, mais au moins aura-t-il épargné une mort certaine à ses anciens compagnons.

Une voix cassée extirpa le garde de ses pensées : « Où sommes-nous, Chrétien ? »

Le guerrier tressaillit. Le chaman avait du perdre toute notion de temps et de lieu pendant sa captivité. Perdre conscience de soi lui sembla pire encore que la torture physique.

Le chaman reprit : « Réponds-moi, je t’en supplie. Les esprits et moi devons savoir où je vais mourir. »

Troublé, le garde attendit longuement avant de répondre : « Nous sommes à une demie-cloche de marche au sud de Dadamiékro, devant la mer. »

Quelques minutes passèrent en silence. Le vieillard parla à nouveau : « Ainsi, ce bruit régulier que j’entends est la mer ? Cela me désole de mourir loin de ma forêt, dans une terre triste aux vents froids. »

« Cela ne fut pas toujours ainsi, Chaman. Tu aurais dû voir Dadamiékro quand j’étais enfant… »

« Tu habitais ici, n’est-ce pas ? »

« Oui, mais j’habite maintenant dans le cœur et la compassion du Christ. »

« Où les vents soufflent encore plus froids qu’ici. »

Le guerrier fut silencieux pendant un moment. Il regarda le dos du vieil homme, secoué de légers spasmes. Il décida de ne pas le frapper ; il y avait eu assez de souffrances.

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Catégories : Nouvelles

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