Des racines…

4 septembre 2010

Je ne suis pas Rom. Oh, non, Alsacien avant tout, bien sûr. Ces considérations sont loin de celles de l’état français, qui ne reconnaît aucune minorité, fut-elle régionale. L’état ne fait pas grand cas de la culture d’origine, même constitutive de l’identité globale.
Si l’on creuse un peu du côté de ma mère, j’appartiens à une caste d’anciens intouchables, qui ont quitté l’Asie il y a des dizaines de siècles pour s’établir dans le bassin rhénan, de la Suisse à la Hollande, où mon patronyme y ferait tressaillir n’importe qui connaissant un peu son histoire locale.

Remetter. Une famille bien connue dans la région. Certes à cause de François, ce grand-oncle fondu, gardien de l’équipe de France entre 1953 et 1959. Mais surtout parce que nous sommes les « Yenner ». Ou « Ienischi », ou « Mānischi ». On distingue mieux cette incompréhension à notre égard : difficilement définissables, nous possédons beaucoup de noms.

Ma famille est crainte dans ma région, pour ses coups d’éclat, ses coups de sang rageurs ne laissant personne indemne. Pour sa capacité à manier la serpette (le fameux « Sāghum »), ses insultes bien senties, son argot cryptique, ses belles femmes et leurs frères susceptibles, cette proximité clanique qui réchauffe les habitudes teutonnes de la région. Souvent considérés comme des sauvages, les membres de ma famille montrent du cœur lorsque les autres tournent le dos aux pauvres, aux exclus, aux démunis.

Car, à bien y regarder, c’est ce que nous sommes. Conscients de notre héritage, de notre passé, les miens refusent, réfutent et finissent managers de dépotoirs, où un peu de bricole change le plomb en or. Littéralement.
Quand je les vois, je sais qu’ils ont pardonné à tous : ceux qui les traitent en sous-hommes, ceux qui les insultent, ceux qui ont oublié qu’avec les juifs, ils ont été la force économique de l’Alsace depuis le Moyen-Âge, ceux qui ne les comprennent pas et ainsi les rejettent. Ils sont chrétiens jusqu’au bout du chapelet, ont pourtant foi en l’Homme tout en sachant que l’inverse n’arrivera peut-être jamais.

La peur latente du « Yenner » reste toujours présente par chez moi, même si mes ancêtres sont arrivés de l’Est il y a très longtemps, vers 1415, par la Suisse. Ils ont pendant des siècles adopté les métiers de « Kerbmācher » (vanniers), de « Schaareschliffer » (rémouleurs), « Kesslflicker » (chaudronniers), ou de « Spengler » (ferblantiers), voyageant de village en village. Des familles pratiques mais indésirables, comme les juifs. Les métiers des « Mānischi » sont devenus des insultes en alsacien… La fierté des « Yenner » les a toujours poussé à sortir leur serpette dans ces moments-là. Bon sang ne saurait mentir. Le mauvais non plus. Notre dialecte de sous-hommes, très métaphorique, est un mélange de romani, de yiddish, d’alsacien et d’hébreu ; il provoque aujourd’hui encore un mouvement de recul parmi les dialectophones aptes à le reconnaître.

Ma famille s’est sédentarisée dans les années 20 pour aller travailler à l’usine. On m’a dit que mon arrière-arrière-grand-père avait senti le vent tourner. À cette époque, même les communistes les qualifiaient de « sous-prolétaires non intégrables dans la société ». Les anarchistes et les non-conformistes les citèrent comme un « exemple vivant d’une contre-société autonome et non conventionnelle ».

Je vais vous confier un secret de famille, maintenant. Depuis toujours en Alsace, les juifs sont persécutés. Lorsque les « Ienischi » arrivèrent en Alsace, ils comprirent bien que l’Europe avait du mal avec les clivages entre populations. Ils s’efforcèrent de s’adapter le mieux possible à la région. Les siècles passant, ils adoptèrent les noms qu’ils portent aujourd’hui. Par commodité. Car s’ils ont du mal à se qualifier, c’est parce que leur nom n’est qu’un emprunt. Pour éviter trop de persécutions et de problèmes, pour arrêter d’être des victimes de la peur d’autrui, ils abandonnèrent volontairement la dénomination de « Roms ». Car c’est finalement ce que sont les « Yenner ». Ce que je suis. Le sang est vigoureux dans ma famille. Sous le nazisme, les « Ienischi » n’ont pas été assimilés aux Roms, mais à des asociaux. Ce qui a valu à nombre d’entre eux la déportation et le massacre, mais dans une moindre mesure que les Roms. En cela, mes ancêtres réussirent à mieux survivre au Pogrom.

Aujourd’hui, l’état français reconnaît une minorité, celle des Roms. Et la renvoie. Ce peuple est présent partout en Europe, et comme en Italie, dans les Balkans et en Roumanie, il a été décidé de le mettre à la porte. C’est une relecture assez hideuse de « la France aux Français » pour n’importe quel gaulliste, et au fond de moi, j’ai peur. Vais-je devoir présenter mes papiers pour justifier de mon établissement séculaire dans ce pays qu’on qualifie des « Lumières » ? On sacrifie la liberté de circulation européenne au nom de mesures sécuritaires, populistes et électoralistes. Parce que finalement, qu’est-ce qui fait peur dans un Rom à part sa différence, son aspiration à la liberté et la paix ? Sa non-insertion dans une société désirant le normaliser ?

Je voulais juste partager ce moment d’histoire avec vous, car vous l’ignoriez peut-être, mais il existe des populations roms sédentaires et intégrées. Qui vivent très mal ce qui se passe en ce moment.

On m’a toujours dit : « Un pays sans Roms est un pays sans liberté ». Chaque minute qui passe, le poing des Roms se serre davantage sur le manche de leur Sāghum.

7 comments

  1. Très beau texte. Très bien écrit.

    A la lecture on ressent une certaine colère « contenue ».
    Contenue par la forme. Mais une colère quand même.

    Ce qu’il se passe en ce moment, en France, comme ailleurs (ne soyons pas chauvins, c’est le monde qui va mal ^^), m’attriste, mais je regarde ces choses là avec détachement. Je pense de plus en plus que le vrai changement est « intérieur ».

    De tout temps on a voulu remplacer untel par untel en pensant que les choses allaient s’arranger. Je n’y crois plus.
    C’est nous qui devons changer.

    « Un pays sans Roms est un pays sans liberté »
    J’aime beaucoup cette phrase.

    Au plaisir de te lire l’ami Pierre ^^
    (On se connait mais je ne pense pas que tu te rappelle de moi.)

    julien, 4 septembre 2010
  2. Très jolie plume, très claire, avec une belle émotion qui en ressort mais aussi beaucoup de retenue et de bon sens. Tu es comme ce texte, magnifique.
    « Wir sind alle Berliener ! »

    Arfy, 7 septembre 2010
  3. Merci à tous les deux pour vos commentaires qui font vraiment chaud au cœur.
    Sérieusement, qui vous paie ? :)

    Julien, effectivement, je ne me rappelle pas t’avoir croisé. Tu me rafraichis un peu la mémoire s’il te plaît ? ;)

    Pierre Carmody, 7 septembre 2010
  4. Tiens, d’ailleurs, la talentueuse Vlou a également produit une belle planche sur le même thème.

    Pierre Carmody, 10 septembre 2010
  5. Heureux d’en apprendre un peu sur toi :-)

    Vas-y, sors le Sāghum et fous-le dans la figure de celui qui essaye d’attraper les voix du Front National avec le thème de l’insécurité :-) (alors que les nouveaux bataillons FN, ce sont des ouvriers exploités, en situation d’insécurité… sociale, menacés par la délocalisation de leur l’usine)

    Rappar, 2 octobre 2010
  6. En fait nous nous sommes croisés sur un projet qui n’a jamais aboutis : un court métrage médieval dont tu avais écrit le scénario.
    A ce moment là, je bossais dans une p’tite asso qui s’appelle (ou s’appellait) Ma Lucarne. ^^’

    julien, 5 octobre 2010
  7. OKay, maintenant, je te remets carrément. :D

    J’ai vu ton blog, aussi, il est sympathique.

    Donc à bientôt ! :)

    Pierre

    Pierre Carmody, 7 octobre 2010

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