Mème pas peur…

28 août 2010

And now for something completely different.

C’est étrange comme, à chaque fois que je prononce cette phrase, tous ceux qui ont vu au moins une fois le Flying Circus des Monty Pythons voient dans leur tête les six trublions avancer les pires atrocités sans sourciller. Parmi tous les fanatiques des Pythons, cette phrase amène toujours le souvenir d’un sketch particulièrement apprécié. Est-ce dû à un lien de causalité génial purement narratif ? Est-ce parce que c’est tellement absurde ? Pourquoi cette phrase nous a-t-elle tant marqués ?

L’absurdité artistique et l’humour ravageur peuvent en partie expliquer la mémorisation, mais c’est davantage la puissance évocatrice de cette phrase, comme la légende bâtie par les Pythons, qui ont rendu cette phrase mythique.

Mythique… On ne parle plus guère de mythologie, en ce moment. Ce sont des vieux trucs qui parlent aux grecs, aux nordiques et aux égyptiens, n’est-ce pas ? Cela n’a plus aucun sens, aujourd’hui.

Je ne veux pas entrer complètement dans le sujet, mais les mythes continuent de nous accompagner chaque jour dans notre inconscient collectif. Les images et le sens des anciennes mythologies n’ont pas beaucoup évolué par rapport à notre humanité. Les symboles restent puissants, même si le sens caché nous échappe bien souvent…

Une nouvelle forme de mythologie est apparue ces dernières années : le mème. Selon l’Oxford English Dictionary, c’est un élément d’une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l’imitation. Comparé à des gènes par Dawkins, son découvreur, le mème serait le gène culturel, pour simplifier. Mais celui d’une culture darwinienne, subissant une évolution, non pas vers les sujets les plus forts, mais vers les plus imités.

Depuis l’avènement d’internet, le nombre d’informations échangées à la minute est devenu terrifiant. Dans mon propos, ce n’est pas tant la quantité que la qualité des informations qu’il me paraît important de réévaluer. Les principaux mèmes existent sur le net, et déferlent. Aujourd’hui, j’ai pu voir que n’importe quelle gamine ridicule filmant son journal intime et le publiant sur YouTube pouvait devenir un mème et le sujet de détournements et de parodies, qui ne sont qu’une autre forme d’imitation. Ces détournements deviennent souvent eux-mêmes des sujets à parodie, jusqu’à ce qu’émerge un sujet encore plus parodiable, car plus ridicule. Ce nouveau mème, d’une qualité potentiellement plus basse que le précédent, devient le nouveau standard. Heureusement, le nombre toujours croissant de ces mèmes tend à les détruire sur le long-terme, car les imitateurs les usent trop rapidement jusqu’à la corde.

Je voudrais pourtant lancer un cri d’alarme : à chaque nouvelle connerie publiée sur Internet, nous voyons le risque de l’émergence d’un nouveau mème. Combien de personnes vont suivre le mouvement, et par là changer la perception que nous pouvons avoir du monde ? Si cette perception est modifiée ainsi, nous avons un peu changé le monde, mais sans notre intervention active.

Je dis que nous devrons à l’avenir nous poser la question de cette intervention. Nous devrons à l’avenir interpréter ces évolutions afin que le monde ne se transforme plus sans nous. Nous devrons bientôt faire un grand tri, nous infliger une énorme auto-responsabilisation afin que nous n’imitions que ce qui le mérite vraiment.

La passivité de la masse devant l’imitation nous mène tout droit au trou noir culturel : le phénomène de propagation par imitation tend à soutenir une forme de globalisation et présente un risque indéniable pour la diversité culturelle mondiale.

Avant la mondialisation, c’est le mème que nous devrions détruire, afin d’être efficaces.

Cependant, le plus dérangeant à mon sens est que le mème a directement remplacé la mythologie passée, en recréant des codes et des rites nouveaux dans une société qui en sacrément besoin. Les détruire reviendrait à stopper net, voire inverser, ce lent processus de civilisation. Tuer, laisser mourir, fermer les yeux ? Je n’ai pas la réponse, mais seulement l’intime conviction que seuls la régulations des mèmes et la sensibilisation de ses créateurs peuvent nous sauver d’une culture totalement « Kikoo-LOL ».

Alors je ne dis pas que tous les mèmes sont mauvais (la plupart ne vient pas d’internet, d’ailleurs le plus puissant d’entre tous est la chanson « happy birthday to you », mécaniquement chanté – même faux – à chaque anniversaire). Mais qu’ils peuvent le devenir. La plupart des mèmes ont déjà été récupérés par le marketing viral, ou a été communément renommé buzz (une sorte de mème éphémère durant quelques semaines à peine).

J’ai du mal à croire que l’Humanité supporte dans quelques siècles l’exhumation de mèmes de notre époque. Comment réagiront les générations futures face à l’enfance de nos technologies de l’information ? Comment réagiront tous ces gens en découvrant que « Doudou Coin-coin le canard bleu »  et « Gally l’Alligator » ont été vus respectivement 30.000 et 1.200.000 fois sur YouTube ? Ne parlons même pas du vieux « Keyboard Cat » de Charlie Schmidt, visiblement repris des centaines de milliers de fois pour illustrer des situations vraiment embarrassantes.

Par contre, servez-moi un mème approchant des Happy Tree Friends ou des Demotivational Posters, ou bien sûr de nouveaux Pythons, et je mourrai heureux.

Oui, vraiment, pour le futur et la postérité, arrêtons les conneries. Redevenons créatifs…

3 comments

  1. « Par contre, servez-moi un mème approchant des Happy Tree Friends ou des Demotivational Posters, ou bien sûr de nouveaux Pythons, et je mourrai heureux.

    Oui, vraiment, pour le futur et la postérité, arrêtons les conneries. Redevenons créatifs… »

    Alors quoi ? Les générations futures seraient plus fières de leurs ancêtres si snuff box avait été vu par 4.000.000 de gens sur youtube ?

    J’ai bien aimé cet article, la présentation de l’utilisation des mèmes actuellement ; j’ai même été sensible au fait que la Culture de notre temps fera peut-être rire. Mais je ne crois pas que la solution consiste à respecter la liste de courses de l’auteur.

    Luc, 9 septembre 2010
  2. Je suis bien conscient que ma « liste de courses » n’appartient qu’à moi, et encore, je ne me reconnais pas forcément dans celle-ci. Je m’efforçais simplement de trouver des mèmes intéressants, un peu plus profonds et réflexifs sur notre société qu’un « Keyboard Cat ».

    Ce n’était qu’une citation, pas une sommation à regarder…

    SnuffBox, quant à lui, a généré un mème par son absurde : la chanson du syndrome de Tourette par exemple (« fuck, shit, horse-piss, son of too-bald bitch / motherfucker ») sur cette petite musique géniale. En fait, la répététion des systèmes de sketches dans SnuffBox a créé des mèmes similaires à ceux des Pythons…

    Sinon, je suis content que cet article t’ait plu. :)

    Pierre Carmody, 10 septembre 2010
  3. Hop créons un nouveau mème en parodiant monsieur Rostand : faire partie des 16242374 personnes ayant vu Simon’s Cat, quitte à ne pas monter du tout !

    Julien, 11 septembre 2010

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