Le grand saut

24 mars 2012

— Ah dis, je t’ai même pas raconté mon enterrement de vie de garçon !
— Et t’as l’air tellement emballé que je vais même faire l’effort de t’écouter.
— Rabat-joie… Ah merde ! C’est vrai que t’es de nouveau célibataire.
— Ouais bon, accouche !
— D’accord, d’accord. Ils m’ont organisé un kidnapping avec des cagoules, une camionnette et tout, la totale. Je croyais être dans un film ! Et tu devineras jamais la suite ?
— Quoi ? Contrôle vigipirate ?
— T’es con. Non, ils m’ont emmené faire du saut à l’élastique.
— Gé-nial. LE truc pourri.
— Mais non c’était super. On était au pont de l’Artuby : 182 mètres de chute libre ! Les sensations étaient énormes, tu vois. Et le pire, c’est quand ils te préparent : ils te décrivent tout, histoire que tu sois pas surpris, mais c’est là où tu flippes, en vrai. Et après, t’as le choix : soit tu te fais attacher le torse, soit les chevilles. Mais comme je suis un vrai, j’ai choisi les chevilles.
— Ah ? T’es un vrai ? Un vrai quoi ? Inconscient ? C’est dangereux, ces trucs. Moi je m’amuse sans risquer ma peau.
— Tu peux pas en parler si t’as pas essayé.
— C’est vrai, mais tu vois, je suis né à cause d’une rupture de caoutchouc. Et j’imagine pas tellement crever pour la même raison stupide…

Catégories : Petits Riens

Réseau asocial

17 mars 2012

Je ne suis pas un type bien. Mes amis ont l’air de croire l’inverse. Le fait que je n’essaye pas de les persuader du contraire tendrait d’ailleurs à prouver ce fait. Il faut bien que je l’avoue à quelqu’un : je n’aime pas les gens. Voilà. C’est fait.

C’est bête, mais je ne me sens même pas mieux. Aucun soulagement, le problème n’a pas disparu à son énonciation. Et en plus, maintenant, je passe pour un misanthrope. Ce que je suis finalement loin d’être, puisque je suis assez bien entouré dans la vie.

À force d’apprendre à connaître des gens (de tous horizons), j’ai commencé à rationaliser plusieurs typologies comportementales, déclinées en plusieurs attitudes, actions ou inactions possibles. Je ne suis pas psy et je ne vais pas vous vendre une méthode, rassurez-vous. Cette simplification n’a jamais été infaillible, mais la vérité n’était pas si souvent ailleurs. Et maintenant que j’ai rencontré nombre d’amis, de crétins, de clients, de connards, de gens biens… Voilà que, à chaque nouvelle rencontre, je ne peux m’empêcher de penser à quelqu’un que je connais déjà (cet individu représentant souvent la variation la plus marquante d’un comportement donné).

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Catégories : Coup de sang  Petits Riens

Le train

10 mars 2012

J’avais tout prévu, tu vois. Je m’étais trouvé un coin désert, un vieux pont, bien en surplomb des rails ; j’avais même pensé à emmener des pinces pour dépiauter le grillage, et puis des gants, au cas où ils l’auraient électrifié. Il faisait beau. Il n’y avait pas un seul bruit. Le TGV de 14h23 passerait dans exactement seize minutes. Je me suis dit que c’était bon, que j’allais enfin pouvoir en finir. L’idée du train, je me rappelle plus comment je l’avais eue. Mais c’était un bon compromis. Je n’avais jamais réussi à vivre comme un homme, alors je te parle même pas de mourir : par balles, pendaison, couteau, y avait toujours un truc qui foirait. Je t’avoue, c’était surtout le courage qui me faisait défaut. Alors, basculer dans le vide, lâcher prise, c’était bien. J’aurais pu choisir une falaise au milieu de nulle part, crever sans témoin, mais ça, je voulais pas. Non, une seule fois dans mon existence, je voulais pouvoir influencer les gens, leur vie. Avoir une sorte de pouvoir sur eux. Ces gens-là ne m’avaient sûrement jamais vu, ils ne me connaissaient pas. Eh bien je les ferai attendre trois heures dans ce train, pendant que des pompiers ramasseraient mes petits bouts, un par un. Et comme ça, chacun dans sa tête, tous m’auraient entendu gueuler : « Moi aussi, je peux vous faire chier. Vous aussi, vous pouvez subir les choix des autres. »

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Catégories : Nouvelles  Petits Riens

Exhumation

3 mars 2012

— Tu vas bien ?
— Je suis vivant, déjà.
— Ouais… T’as quoi, aujourd’hui ?
— Trois enterrements, et toi ?
— Une crémation, seulement.
— Ça va tranquillement, quoi. J’ai l’impression qu’ils aiment pas ces moyens « modernes », nos clients. Les ventes d’urnes décollent pas trop.
— Bah, laisse-leur quelques générations, ça viendra. Faut qu’ils comprennent le concept écologique.
— Tiens, d’ailleurs : on fait quoi pour l’agrandissement de l’aile ouest, finalement ?
— Perso, je dirais : rien. Ça va encore emmerder les gens qu’on agrandisse le cimetière. Le voisinage va nous dire que c’est glauque, la municipalité va se ranger de leur côté et on va encore nous couper des subventions.
— Mais quand même. Ils veulent qu’on les mette où, là ? On est blindé de chez blindé !
— Je me disais qu’on pourrait raser l’aile nord, la plupart des résidents y ont été mis avant 1914. Il y a jamais de visiteurs, alors je me suis dit…
— Attends, il y a des caveaux, des tombes ornées, on va avoir les musées et la sauvegarde des monuments sur le dos.
— Rhola, mais arrête, plus personne n’en a rien à carrer de ces macchabées. Et puis c’est pas comme si je te disais qu’on va dépiauter un monument aux morts, si ? J’ai vérifié : à part les caveaux sur le pourtour, toutes les concessions sont périmées depuis au moins 1958. On a juste laissé toutes ces tombes parce que ça faisait joli, à l’époque. Mais là, comme plus personne ne passe, et que c’est nous qui sommes obligés de nous taper le nettoyage pour que ça ressemble à autre chose qu’une plantation de mauvaises herbes…
— D’accord, je vais leur en parler à l’administration.
— Bonjour messieurs, excusez-moi de vous déranger, je cherche l’emplacement 743B.
— Allée 7, ça… Alors, troisième à gauche, puis tout droit jusqu’au bout.
— Merci. Excusez-moi de vous avoir interrompu.
— Monsieur, les morts – actuels ou en sursis – ne nous interrompent jamais. Tout ce qu’ils font, c’est arriver.

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