Devoir de mémoire

26 février 2011

En repassant il y a quelque temps devant une stèle bavaroise à Reichshoffen (bataille quelque peu méconnue aujourd’hui), je me suis rappelé qu’à l’échelle de l’histoire, tous les héros du passé sont morts inutilement.

Trois fois par an, lors des armistices et de la fête nationale, nous pensons (avec dédain ou émotion, selon les cas) à tous ceux qui sont tombés pour que nous puissions jouir de notre confort et de notre liberté actuels. Des héros, tous, morts pour la patrie. Tombés avec vaillance au champ d’honneur.

Une maigre rente pour les familles, et pour celles-ci, un manque aussi béant qu’une fosse commune. D’ailleurs, ces héros en furent-ils vraiment ? Combien d’entre eux moururent-ils réellement en sauvant leurs camarades, tenant avec panache une ligne ou une position ? Et combien furent finalement pulvérisés par un mortier, une grenade, bêtement terrassés par une balle perdue, comprimés dans un naufrage ou gelés par un hiver terrible, sans pouvoir courageusement affronter l’inexorable approche de la faucheuse ?

Mise à part la propagande nationale bombant le torse médaillé des défunts, il reste le problème de la considération héroïque du guerrier. Les deux dernières guerres que nous célébrons annuellement ne virent qu’un immense défilé d’appelés, de conscrits mal entraînés et équipés, défendant une cause nationale d’un côté, et un territoire envahi de l’autre. Embrigadés dans ce tourbillon de violences, ils y moururent par millions. Nous les qualifions alors de héros car ils donnèrent leur vie pour leur pays, mais ne furent-ils pas plutôt des martyrs ? Problème de lexique.

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Législation globale

19 février 2011

Chambre presque obscure ; le vent dans l’arbre à côté de la fenêtre fait bouger les ombres de la pièce. Il en est conscient alors qu’il garde les yeux fermés. Se retourne sur le dos. Sent un courant d’air sur sa joue. Ouvre un œil. Puis les deux dans un mouvement de panique. Il veut se relever mais une force incroyable le maintient allongé sur le matelas. Il n’arrive pas à respirer. Cette silhouette… Cette terreur…

La forme encapuchonnée de noir se tenant à côté de son lit n’a toujours pas bougé. Il se demande s’il rêve, s’il hallucine. Il ne se rappelle pas avoir pris d’alcool ou de drogue la veille. Le tissu de la forme en noire semble couler, ou bruisser. Il se force à cligner des yeux : non, il ou elle n’a pas bougé. Il tente de fixer l’intérieur de la capuche mais ne ressent soudain qu’un vide immense, discernant à peine un noir d’une obscurité encore plus profonde, si cela fut seulement possible. Il aimerait se retourner et fuir l’horreur de cette vision. Mais son énergie entière n’y suffit pas. Il est condamné à la regarder sans pouvoir rien faire. Il se rend compte qu’elle le nargue. Sa seule présence lui fait réfléchir à ce qu’il aurait dû faire de sa vie ; il aurait préféré ne pas être seul dans son lit, être rassuré par un enfant qui aurait eu son sang, aurait véhiculé quelques traits de son visage vers les générations futures. Il regrette cette fille qui aurait pu devenir la femme de sa vie, mais dont il n’a pas voulu, car trop d’options s’ouvraient encore devant lui.

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Watchman

12 février 2011

Les lumières s’éteignent. Seuls les instruments réfléchissent leurs chromes dans l’obscurité. Il n’a pas besoin de se retourner pour le savoir, il était présent à toutes les répétitions. Il soupire en entendant les premiers hurlements impatients de la foule. Ce soir, elle est déchaînée, une vraie marée humaine. Des types bourrés essaieront sûrement de monter sur scène et de toucher la jolie bassiste. Des collègues l’avaient prévenu, c’était arrivé dans d’autres villes. Pas avec lui ; il ne laisserait rien passer. D’un autre côté, il comprenait ces hormones sur pattes : malgré ses quarante piges, il n’aurait pas craché sur cette petite blonde encombrée par cette basse qui semblait trop lourde pour elle. Les autres membres du groupe étaient plus barbus, plus chevelus, finalement plus communs. Ce soir, du rock. Demain, un récital classique. Après-demain, du jazz.

Peu importe le style, il n’a jamais rien laissé passer. Ni slam, ni pogo, ni gens bourrés. Pas de baston, jamais. En cas de grabuge, il frappe vite et fort : localiser le lieu où ça chie, enserrer la personne concernée, l’extraire de la foule, l’isoler. Si nécessaire, recommencer jusqu’à ce que ça se calme. Refiler les gens trop bourrés ou incontrôlables aux flics ou aux pompiers. Pas de grabuge, pas de coup, même dans le feutré. Il veille. Il surveille, du haut de ses deux mètres de muscles. Il protège le public, de lui-même et des autres. C’est son travail. Il veille. Et il aime ça, parce qu’il voit passer plein de groupes, plein de styles.

Il a croisé des gens biens comme des connards, des petits groupes qui se la pètent, des stars humbles, et l’inverse. Surtout l’inverse, en fait. Il n’est pas blasé ; il a même encore la forme, pour son âge, là où de nombreux collègues se sont ou ont été « recyclés ». Ces dernières années, il a par contre eu de plus en plus de mal à se connecter au public. Quelque chose a changé. En plus facile pour lui, en plus triste pour les artistes. L’équation avait pourtant toujours été simple. Les artistes font leur boulot : ils jouent et essaient de mettre le feu. Lui aussi fait son taf : il protège les artistes et le public. C’est ce dernier qui a changé.

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