Grisages 4

29 mai 2010

Depuis le fond du bar, je guette discrètement les modifications de comportement des gens. L’habitude, plus que la peur.

Personne ne semble m’avoir remarqué. Bien. Je n’ai pas vraiment le profil du groupe d’étudiants dans lequel je viens de me fondre.

Eux, c’est plutôt le genre à réussir, mais qui veut s’encanailler en attendant. Moi, c’est plutôt le genre en galère les trente premiers jours du mois, avec un frigo aussi vide que mon futur.

Et dans ces cas, je transgresse la législation sans aucune hésitation. Comme ce soir : un bar, six clients. Je n’ai aucun mérite, ce sont mes réguliers de fin de semaine, qui rient trop fort pour être tout à fait honnêtes. Peut-être qu’ils se détestent, à force de se fréquenter tous les jours. Peut-être que leur vie de rêve ne suit pas les leurs. Peut-être pour ça qu’ils se droguent. Après tout, je m’en fous, ça me fait du chiffre.

Un gars dos au bar commande sa binouze suivante. Je le reconnais. Il m’a calculé dans ce même bar il y a trois soirs. Et m’a demandé de la détente en sachet de dix grammes. Je suis toujours au service du client pour un peu d’herbe, mais je me suis un peu méfié : ça m’aurait fait mal de tomber sur un keuf.

Le vieux patron lui dit quelque chose. Je suis loin, j’entends mal. Il lui répond en me fixant que certains se mettent au vert, d’autres préfèrent se mettre au verre. Sa conversation à plusieurs niveaux me fait marrer pendant quelques secondes.

Je retourne à l’embryon de conversation à ma table. J’ai rien raté, c’est nul. Je rigole en même temps que les autres, par politesse. Je réfléchis un peu au soûlard du bar, et ma bonne humeur s’envole.

D’instinct, je sais que ce type a fumé toute la verte qu’il m’a achetée. Aucune éducation du joint, il voulait juste s’envoler. Là, il est en plein déni. Sa charge héroïque à la bière n’existe que pour le rassurer sur ce point : il n’est pas un junkie.

Réveille-toi, coco : pas besoin d’avoir une seringue dans le bras ou les narines blanches pour en être un. Junkies, nous le sommes tous, quelque part.

Moi aussi, vu mon obsession pour me tirer de là. Ma drogue est devenue mon échappée inconditionnelle vers mes rêves de vair.

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L’iroli 2010

26 mai 2010

Après avoir dû supporter les conversations covoitureuses d’un fanatique de véhicules à quatre roues (à l’aller et au retour, je ne vous parle pas du défi), je suis revenu d’un très sympathique week-end à Beauvais, où j’ai participé au Festival de la Micronouvelle et du Haïku organisé par les Éditions L’iroli et l’association Lirécrire.

Une de mes nouvelles a été publiée dans le cadre du concours de cette année. C’est ma première publication littéraire et donc, je suis vachement content. D’ailleurs, ça se voit, les touches de mon clavier chantonnent du Charles Trénet alors que je tapote ce texte.

Je me suis donc rendu là-bas, et après avoir dégusté les bières de garde ambrées de Picardie, rencontré des tas de gens passionnants et avoir obtenu une récompense de la ville de Beauvais, je reviens avec quelques projets, notamment le concours de nouvelles des éditions de la Quadrature (Belgique).

Ah j’oubliais, si vous voulez soutenir une mini-éditrice fort sympathique, le recueil coûte 10 euros et peut être acheté ici (et je ne suis pas persuadé qu’on le trouvera en librairie).

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Grisages 3

22 mai 2010

Ça y est. Une autre pour Francis. Tombe bien, je commençais à piquer du nez. À part le pochard, l’autre intello à œillères et un groupe d’étudiants, c’est bien mort ce soir.

Je demande la contenance à Francis, mais il reste encore au demi-litre. Il est passé de la petite à la pinte systématique il y a quelques semaines. Et ce soir, avec deux litre cinq de bière en une heure et quelques, ça sent la mine catégorique à plein pif, le déblayage de merdouilles à la petite cuillère, en gros le gars qui va très mal.
C’est con, je l’aime bien, moi, Francis. Un gars tranquille, gentil, qui va pas chercher la petite bête. Ça m’énerve de le voir se détruire comme ça. Je tente la discute, en douceur, faut pas brusquer le chaland.

Il me parle de son boulot, sa femme, ses problèmes.
J’ai du mal à le comprendre, mais j’acquiesce : moi j’adore mon taf et j’ai pas de famille. Je lui dis de se prendre des vacances, de s’aérer. Je fais mon subtil, lui parle surtout pas de sa conso d’alcool.

Il en remet quand même une couche ; me dit qu’il veut pas se mettre au vert, plutôt se mettre au verre.
Suicide en cours. Ce sont plutôt les vers, qu’il va rejoindre. Et à grands pas.

Est-ce que je me tue, moi ? Enfin, pas comme ça, plutôt à petit feu. Rien de violent. Quoique ça risque de le devenir : ma fille me tuera peut-être de ses mains si je raccroche pas. Trop dangereux, trop de travail, soi-disant que je m’épuise.

Mais tant pis, moi je suis fier d’être encore patron de mon rade à 73 ans…

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Grisages 2

15 mai 2010

Dos au bar, il en commande encore une autre. Je me demande comment il fait pour tenir. Une heure que je bouquine derrière mon Perrier, lui a déjà descendu quoi… Trois, quatre pintes ? Comment c’est possible de ne pas aller pisser toutes les cinq minutes à cette cadence ? Ou d’être bourré, tout simplement ? Le gars doit avoir de l’entraînement, vu sa tête.
Il a parlé au patron sans se retourner ; il était concentré sur la dernière gorgée de bière qui allait bientôt disparaître de son verre.

Ah tiens. Même le taulier lui fait remarquer que c’est sa cinquième. Cinq ? J’ai dû en rater, alors. Un Houdini de l’alcool, lui : il fait s’éclipser les bières. Bon, le patron la lui sert quand même. Forcément.
Le type continue à lui parler. Problèmes au boulot, de couple. Il le prend pour son psy ou quoi ?
Le patron lui répond de s’aérer, de changer d’air, partir en week-end.
L’autre répond que certains se mettent au vert, et que d’autres se mettent au verre.
Ce mauvais mot me fait penser au pathétique de certaines vies. Tellement de drogués de tous poils qui luttent pour oublier leur quotidien.

Allez, assez flâné. Je me replonge dans ce fabuleux San Antonio, et j’oublie tout.

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Grisages 1

8 mai 2010

« Dédé ! La même, s’il te plaît ! »

« Dis, c’est ta cinquième, là ! C’est pas que je vous aime pas, toi et ton ardoise, mais tu te mettrais pas un peu à lever un peu le coude ? »

« Bah. Beaucoup de pression au taf, la galère avec la femme. Faut que je décompresse, au moins un peu. »

« Mais va faire du sport, alors. Faut pas te ruiner la santé comme ça, tu vois. Pars en week-end, emmène ta belle… »

« Dédé. Il y en a qui se mettent au vert. Moi, je préfère me mettre au verre. »

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Inversion d’usages

1 mai 2010

Comment passer un entretien correct lorsque votre interlocuteur, phénomène loghorréique, vieux-beau dérangé à son apogée, vous empêche d’en placer une ? Lorsque vous avez été obligé de remplir un indigeste dossier de quatre pages reprenant point par point votre CV, pour la simple raison que votre contact a dû se torcher avec plutôt que de le lire ?

Quand, comprenant enfin l’évidence (mes expériences professionnelles), mes aspirations (un job alimentaire me permettant de continuer à écrire) et mes prétentions (parce que, quand même, j’évite de me prostituer gratuitement), quand ceci fut compris, disais-je avant de réaliser la longueur de cette phrase, l’homme au regard plus fuyant qu’un zébu paranoïaque fit mine de se lever pour achever l’entretien.

Outrage ! Tonnerre ! Celui-là finira le rendez-vous à terre.

Je reste assis, alors qu’il achève une diatribe délirante sur la création et la recherche publicitaires. Il s’arrête. J’attaque.

Les conditions. Le chiffre d’affaires. Les horaires. Les implications réelles du poste. Sa position dans l’entreprise. Son nom, parce que j’aime bien savoir à qui je parle. Pourquoi devrais-je rentrer dans le moule qu’il me présente ? Pourquoi vendre mon énergie pour un poste si bâtard et gluant ? Pourquoi cette considération (fort erronée au demeurant) qu’ils sont les meilleurs ? Pourquoi moi ? Pourquoi lui ? Et surtout, surtout, pourquoi refuser d’engager des chasseurs de tête quand on est si nul en recrutement ?

Les passes d’armes étaient sèches, efficaces. La dernière fit mouche.

Étant juge et partie, il gagne sur la longueur. Peu m’importe, le défi que je m’étais lancé était au premier sang. Et quelques jours après, je sens que le sien s’écoule encore.

Catégories : Coup de sang