L’Art du Guerrier

27 novembre 2010

« J’ai peur. »

« Pour qui ? »

« Pour… Personne en particulier. Nous tous, en fait. »

« Donc… Peur pour toi. C’est ça ? »

« … Oui. De mourir. »

« Qu’est-ce qui t’effraie dans la mort ? »

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Grisages 5

23 octobre 2010

Ils disent dans mon dos que je suis un bourrin, un ours. Ha !
Ils croient être discrets, mais je sens leurs regards méprisants, j’entends parfois leurs chuchotements dans mon dos. Tout ça parce que je ne parle pas. Qu’est-ce qu’ils croient ? Que je vais leur raconter ma vie pour un cornet de marrons à 2 euros ?

Ça fait quarante ans que je suis derrière cette espèce de locomotive brune, quarante ans que je me prends cette saloperie de gaz carbonique et d’acétylène dans le pif, quarante ans d’engelures, aussi. Avec un boulot pareil, vous auriez envie d’être joyeux, vous ?

« J’espère que vous me servirez mieux que la dernière fois. J’avais trouvé trois marrons pourris dans mon cornet. »
Comme s’il n’y avait pas toujours trois marrons pourris dans le lot !

« J’en voudrais des gros, bien farineux ! »
C’est ça. Et l’autre en voudra des petits, bien croustillants. Il fut un temps, j’essayais de contenter tout le monde. Plus la force.

Je ne prends plus que des moyens, ni trop durs, ni trop mous. Ça fait moins de pertes.

C’est pas moi, hein, c’est la clientèle qui m’a poussé à faire ça, à force de me demander des trucs débiles. Et ouais… Pour avoir la paix dans son boulot, on est souvent amené à faire de la merde.

[Librement inspiré d’une partie de la nouvelle « Heissi Marrone« , de Germain Müller]

L’Assise

16 octobre 2010

Elle est assise là, perdue au fond d’un grand fauteuil en cuir, un livre ouvert sur ses genoux, le regard perdu sur les photos de son enfance qui ornent le mur de la chambre où elle vécut les premiers pas de sa vie. Il y a si longtemps. Elle se rappelle avec nostalgie cette jeunesse dorée où elle était adulée, tel un cadeau du ciel, tel un véritable miracle. La famille et leurs amis ne tarissaient pas d’éloges sur cette si mignonne petite fille, vraiment dégourdie pour son âge. Elle ne sait pas pourquoi elle utilise le passé, puisque ces bourrasques de compliments sont encore d’actualité. Mais quelque chose, depuis, s’est brisé : l’émerveillement des autres a laissé la place à l’ennui, au dégoût, voire à l’envie.

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Grisages 4

29 mai 2010

Depuis le fond du bar, je guette discrètement les modifications de comportement des gens. L’habitude, plus que la peur.

Personne ne semble m’avoir remarqué. Bien. Je n’ai pas vraiment le profil du groupe d’étudiants dans lequel je viens de me fondre.

Eux, c’est plutôt le genre à réussir, mais qui veut s’encanailler en attendant. Moi, c’est plutôt le genre en galère les trente premiers jours du mois, avec un frigo aussi vide que mon futur.

Et dans ces cas, je transgresse la législation sans aucune hésitation. Comme ce soir : un bar, six clients. Je n’ai aucun mérite, ce sont mes réguliers de fin de semaine, qui rient trop fort pour être tout à fait honnêtes. Peut-être qu’ils se détestent, à force de se fréquenter tous les jours. Peut-être que leur vie de rêve ne suit pas les leurs. Peut-être pour ça qu’ils se droguent. Après tout, je m’en fous, ça me fait du chiffre.

Un gars dos au bar commande sa binouze suivante. Je le reconnais. Il m’a calculé dans ce même bar il y a trois soirs. Et m’a demandé de la détente en sachet de dix grammes. Je suis toujours au service du client pour un peu d’herbe, mais je me suis un peu méfié : ça m’aurait fait mal de tomber sur un keuf.

Le vieux patron lui dit quelque chose. Je suis loin, j’entends mal. Il lui répond en me fixant que certains se mettent au vert, d’autres préfèrent se mettre au verre. Sa conversation à plusieurs niveaux me fait marrer pendant quelques secondes.

Je retourne à l’embryon de conversation à ma table. J’ai rien raté, c’est nul. Je rigole en même temps que les autres, par politesse. Je réfléchis un peu au soûlard du bar, et ma bonne humeur s’envole.

D’instinct, je sais que ce type a fumé toute la verte qu’il m’a achetée. Aucune éducation du joint, il voulait juste s’envoler. Là, il est en plein déni. Sa charge héroïque à la bière n’existe que pour le rassurer sur ce point : il n’est pas un junkie.

Réveille-toi, coco : pas besoin d’avoir une seringue dans le bras ou les narines blanches pour en être un. Junkies, nous le sommes tous, quelque part.

Moi aussi, vu mon obsession pour me tirer de là. Ma drogue est devenue mon échappée inconditionnelle vers mes rêves de vair.

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Grisages 3

22 mai 2010

Ça y est. Une autre pour Francis. Tombe bien, je commençais à piquer du nez. À part le pochard, l’autre intello à œillères et un groupe d’étudiants, c’est bien mort ce soir.

Je demande la contenance à Francis, mais il reste encore au demi-litre. Il est passé de la petite à la pinte systématique il y a quelques semaines. Et ce soir, avec deux litre cinq de bière en une heure et quelques, ça sent la mine catégorique à plein pif, le déblayage de merdouilles à la petite cuillère, en gros le gars qui va très mal.
C’est con, je l’aime bien, moi, Francis. Un gars tranquille, gentil, qui va pas chercher la petite bête. Ça m’énerve de le voir se détruire comme ça. Je tente la discute, en douceur, faut pas brusquer le chaland.

Il me parle de son boulot, sa femme, ses problèmes.
J’ai du mal à le comprendre, mais j’acquiesce : moi j’adore mon taf et j’ai pas de famille. Je lui dis de se prendre des vacances, de s’aérer. Je fais mon subtil, lui parle surtout pas de sa conso d’alcool.

Il en remet quand même une couche ; me dit qu’il veut pas se mettre au vert, plutôt se mettre au verre.
Suicide en cours. Ce sont plutôt les vers, qu’il va rejoindre. Et à grands pas.

Est-ce que je me tue, moi ? Enfin, pas comme ça, plutôt à petit feu. Rien de violent. Quoique ça risque de le devenir : ma fille me tuera peut-être de ses mains si je raccroche pas. Trop dangereux, trop de travail, soi-disant que je m’épuise.

Mais tant pis, moi je suis fier d’être encore patron de mon rade à 73 ans…

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Grisages 2

15 mai 2010

Dos au bar, il en commande encore une autre. Je me demande comment il fait pour tenir. Une heure que je bouquine derrière mon Perrier, lui a déjà descendu quoi… Trois, quatre pintes ? Comment c’est possible de ne pas aller pisser toutes les cinq minutes à cette cadence ? Ou d’être bourré, tout simplement ? Le gars doit avoir de l’entraînement, vu sa tête.
Il a parlé au patron sans se retourner ; il était concentré sur la dernière gorgée de bière qui allait bientôt disparaître de son verre.

Ah tiens. Même le taulier lui fait remarquer que c’est sa cinquième. Cinq ? J’ai dû en rater, alors. Un Houdini de l’alcool, lui : il fait s’éclipser les bières. Bon, le patron la lui sert quand même. Forcément.
Le type continue à lui parler. Problèmes au boulot, de couple. Il le prend pour son psy ou quoi ?
Le patron lui répond de s’aérer, de changer d’air, partir en week-end.
L’autre répond que certains se mettent au vert, et que d’autres se mettent au verre.
Ce mauvais mot me fait penser au pathétique de certaines vies. Tellement de drogués de tous poils qui luttent pour oublier leur quotidien.

Allez, assez flâné. Je me replonge dans ce fabuleux San Antonio, et j’oublie tout.

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Grisages 1

8 mai 2010

« Dédé ! La même, s’il te plaît ! »

« Dis, c’est ta cinquième, là ! C’est pas que je vous aime pas, toi et ton ardoise, mais tu te mettrais pas un peu à lever un peu le coude ? »

« Bah. Beaucoup de pression au taf, la galère avec la femme. Faut que je décompresse, au moins un peu. »

« Mais va faire du sport, alors. Faut pas te ruiner la santé comme ça, tu vois. Pars en week-end, emmène ta belle… »

« Dédé. Il y en a qui se mettent au vert. Moi, je préfère me mettre au verre. »

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