Nécrologie audiovisuelle

23 juin 2012

— Hey ! Le dirprog vient d’appeler ! L’émission en direct de samedi est annulée, et on n’a rien en remplacement.
— Merde. On fait quoi ?
— Il y a pas de matches de foot dont on peut racheter une licence ?
— Ah non, les chaînes privées ont pris le monopole là-dessus.
— Galère… Une émission musicale ?
— Je pense pas, la 6 nous met déjà bien dedans là-dessus, on va pas se couvrir de ridicule en plus.
— Attends, j’ai une idée. Il y a pas machin qui est mort, il y a un mois ou deux ?
— Machin ? Qui ?
— Mais si, le vieux con réac’, là, qui faisait des textes mignons et que tous les vieux aiment bien ?
— Ah oui, mais tout le monde s’en fout, de lui, c’est pas notre cœur de cible.
— Si, ça va le devenir. On monte une émission de folie avec un présentateur payé à la crise de larmes, et des invités passés de mode qui étaient les « grands amis » du mort. Vrai ou pas, on s’en fout, mais faut des noms qui claquent un peu, qui font vibrer, hein. Strass et paillettes, accordéons et costumes en alpaga, tu vois le genre.
— La famille ?
— Rien à foutre. Bon, on fera quand même une enquête de fond pour la forme, histoire de voir où il habitait, tout ça. Mais ils causent pas, hein. C’est imprévisible, une famille. Faudrait juste pas qu’ils nous fassent de procès.
— Okay, documents d’époque, concerts filmés, interviews, karaokés des invités sur ses plus grands titres…
— Parfait ! On monte tout ça pour cet aprem. J’appelle tout de suite sa maison de disques pour avoir les droits sur quelques titres. Au pire on s’allie et on fait un enregistrement des chansons, braillées par nos invités et on monte ça dans un coffret collector. Ça fera un tabac de la fête des mères jusqu’à Noël.
— Génial. Ça nous coûte quasiment rien, on ressuscite un mort, on récupère des parts de marché chez les vieux, et on sauve notre problème de grilles. Et on fait casquer un max en produits dérivés. Le président va être heureux. Tout bénef’ pour nous.
— Ouais, j’adore. On va appeler ça comment ?
— … Un hommage.

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Réseau asocial

17 mars 2012

Je ne suis pas un type bien. Mes amis ont l’air de croire l’inverse. Le fait que je n’essaye pas de les persuader du contraire tendrait d’ailleurs à prouver ce fait. Il faut bien que je l’avoue à quelqu’un : je n’aime pas les gens. Voilà. C’est fait.

C’est bête, mais je ne me sens même pas mieux. Aucun soulagement, le problème n’a pas disparu à son énonciation. Et en plus, maintenant, je passe pour un misanthrope. Ce que je suis finalement loin d’être, puisque je suis assez bien entouré dans la vie.

À force d’apprendre à connaître des gens (de tous horizons), j’ai commencé à rationaliser plusieurs typologies comportementales, déclinées en plusieurs attitudes, actions ou inactions possibles. Je ne suis pas psy et je ne vais pas vous vendre une méthode, rassurez-vous. Cette simplification n’a jamais été infaillible, mais la vérité n’était pas si souvent ailleurs. Et maintenant que j’ai rencontré nombre d’amis, de crétins, de clients, de connards, de gens biens… Voilà que, à chaque nouvelle rencontre, je ne peux m’empêcher de penser à quelqu’un que je connais déjà (cet individu représentant souvent la variation la plus marquante d’un comportement donné).

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Comme à la télé

3 septembre 2011

— Voilà votre café, monsieur.
— Bien. Pars pas tout de suite, coco ; il faut que je te parle. Tu le sens comment, ce stage ?
— Euh… Bien, très bien…
— Non, mais sérieusement… J’ai envie que tu me parles franchement.
— Et bien… Hum. Dix-huit mois de stage , renouvelés trois fois le jour de la fin de ma convention, payés trois cent euros le mois, sans même l’espoir d’un pauvre CDD, j’avoue que c’est un peu dur, là…
— Et voilààà ! Yesss ! Hahaha, j’ai gagné !
— Quoi ? Qu’est-ce qu…
— Non, rien, j’ai gagné un pari avec le DRH. Mille euros que je te poussais à te plaindre ! Gagné !

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In Memoriam Magister

4 juin 2011

Non, vraiment, c’était trop. Impensable, impossible. Il devait s’élever et montrer sa détermination face à toutes ces absurdités, ces injustices. Ces violences.

Bouillant de rage, il se dirigea vers son armoire et empoigna ses armes. Elles étaient lourdes, robustes, fiables. Elles ne l’avaient jamais laissé tomber. Elles le serviraient bien, une nouvelle fois.

Il ouvrit son dressing et enfila sa combinaison de latex. Il avait vieilli, et l’âge l’avait gâté. Malgré ses kilos superflus et son manque d’entraînement, il réussit à rentrer sans trop de peine dans son costume gris et bleu. Il baissa le regard sur son torse, plus flasque qu’à l’époque, et soupira. Les deux lettres « SC » ornaient toujours aussi fièrement son armure. Il hésita. Que n’avait-il donc provoqué par le passé ? Oserait-il une nouvelle fois rendre justice ? À son âge ? Oui. Il n’y avait personne d’autre. Le devoir auquel il s’astreignait était si grand que le sacrifice lui parut insignifiant.

Il rangea ses armes dans sa fidèle mallette de cuir brun, qui en avait tant vu, et enfourcha sa bicyclette noire, elle aussi marquée à ses initiales. Il réprima une douleur dans sa cuisse gauche. Il était vieux, il le sentait maintenant d’autant plus. Arriverait-il au lieu du rassemblement ?

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Le Grand Pardon

7 mai 2011

Je pardonne à ma grand-mère de ne pas se rappeler de moi.

Je pardonne aux stagiaires de tout savoir par avance.

Je pardonne à mon ancien PDG de m’avoir fait travailler tout un été sur le budget 2009 pour finalement me pousser vers la porte une fois la crise confirmée.

Je pardonne à ma voisine de miauler trop fort en écoutant du Mariah Carey à fond les ballons.

Je pardonne à mon vieil entraîneur de basket de m’avoir fait jouer remplaçant jusqu’à ce qu’il n’y ait plus assez de titulaires.

Je pardonne à décembre la puanteur du vin chaud.

Je pardonne aux politicards leur course effrénée pour le pouvoir.

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Devoir de mémoire

26 février 2011

En repassant il y a quelque temps devant une stèle bavaroise à Reichshoffen (bataille quelque peu méconnue aujourd’hui), je me suis rappelé qu’à l’échelle de l’histoire, tous les héros du passé sont morts inutilement.

Trois fois par an, lors des armistices et de la fête nationale, nous pensons (avec dédain ou émotion, selon les cas) à tous ceux qui sont tombés pour que nous puissions jouir de notre confort et de notre liberté actuels. Des héros, tous, morts pour la patrie. Tombés avec vaillance au champ d’honneur.

Une maigre rente pour les familles, et pour celles-ci, un manque aussi béant qu’une fosse commune. D’ailleurs, ces héros en furent-ils vraiment ? Combien d’entre eux moururent-ils réellement en sauvant leurs camarades, tenant avec panache une ligne ou une position ? Et combien furent finalement pulvérisés par un mortier, une grenade, bêtement terrassés par une balle perdue, comprimés dans un naufrage ou gelés par un hiver terrible, sans pouvoir courageusement affronter l’inexorable approche de la faucheuse ?

Mise à part la propagande nationale bombant le torse médaillé des défunts, il reste le problème de la considération héroïque du guerrier. Les deux dernières guerres que nous célébrons annuellement ne virent qu’un immense défilé d’appelés, de conscrits mal entraînés et équipés, défendant une cause nationale d’un côté, et un territoire envahi de l’autre. Embrigadés dans ce tourbillon de violences, ils y moururent par millions. Nous les qualifions alors de héros car ils donnèrent leur vie pour leur pays, mais ne furent-ils pas plutôt des martyrs ? Problème de lexique.

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Management martial

6 novembre 2010

« Bonjour Lodomar. Bon, j’espère que t’es dispo, j’ai deux-trois trucs sur lesquels il faut que je te briefe. »

« Euh, oui ? »

« Mon N+2 vient de m’envoyer une rafale dans les dents. Mais ils foutent quoi, tes petits soldats ? Sérieux, le projet devait être rendu la semaine dernière. Je vais les coller en corvée de latrines, moi, tu vas voir. »

« Ben on s’est fait attaquer par les appros, les délais n’étaient pas tenables, qu’il nous ont dit. »

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Grisages 5

23 octobre 2010

Ils disent dans mon dos que je suis un bourrin, un ours. Ha !
Ils croient être discrets, mais je sens leurs regards méprisants, j’entends parfois leurs chuchotements dans mon dos. Tout ça parce que je ne parle pas. Qu’est-ce qu’ils croient ? Que je vais leur raconter ma vie pour un cornet de marrons à 2 euros ?

Ça fait quarante ans que je suis derrière cette espèce de locomotive brune, quarante ans que je me prends cette saloperie de gaz carbonique et d’acétylène dans le pif, quarante ans d’engelures, aussi. Avec un boulot pareil, vous auriez envie d’être joyeux, vous ?

« J’espère que vous me servirez mieux que la dernière fois. J’avais trouvé trois marrons pourris dans mon cornet. »
Comme s’il n’y avait pas toujours trois marrons pourris dans le lot !

« J’en voudrais des gros, bien farineux ! »
C’est ça. Et l’autre en voudra des petits, bien croustillants. Il fut un temps, j’essayais de contenter tout le monde. Plus la force.

Je ne prends plus que des moyens, ni trop durs, ni trop mous. Ça fait moins de pertes.

C’est pas moi, hein, c’est la clientèle qui m’a poussé à faire ça, à force de me demander des trucs débiles. Et ouais… Pour avoir la paix dans son boulot, on est souvent amené à faire de la merde.

[Librement inspiré d’une partie de la nouvelle « Heissi Marrone« , de Germain Müller]

Des racines…

4 septembre 2010

Je ne suis pas Rom. Oh, non, Alsacien avant tout, bien sûr. Ces considérations sont loin de celles de l’état français, qui ne reconnaît aucune minorité, fut-elle régionale. L’état ne fait pas grand cas de la culture d’origine, même constitutive de l’identité globale.
Si l’on creuse un peu du côté de ma mère, j’appartiens à une caste d’anciens intouchables, qui ont quitté l’Asie il y a des dizaines de siècles pour s’établir dans le bassin rhénan, de la Suisse à la Hollande, où mon patronyme y ferait tressaillir n’importe qui connaissant un peu son histoire locale.

Remetter. Une famille bien connue dans la région. Certes à cause de François, ce grand-oncle fondu, gardien de l’équipe de France entre 1953 et 1959. Mais surtout parce que nous sommes les « Yenner ». Ou « Ienischi », ou « Mānischi ». On distingue mieux cette incompréhension à notre égard : difficilement définissables, nous possédons beaucoup de noms.

Ma famille est crainte dans ma région, pour ses coups d’éclat, ses coups de sang rageurs ne laissant personne indemne. Pour sa capacité à manier la serpette (le fameux « Sāghum »), ses insultes bien senties, son argot cryptique, ses belles femmes et leurs frères susceptibles, cette proximité clanique qui réchauffe les habitudes teutonnes de la région. Souvent considérés comme des sauvages, les membres de ma famille montrent du cœur lorsque les autres tournent le dos aux pauvres, aux exclus, aux démunis.

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Mème pas peur…

28 août 2010

And now for something completely different.

C’est étrange comme, à chaque fois que je prononce cette phrase, tous ceux qui ont vu au moins une fois le Flying Circus des Monty Pythons voient dans leur tête les six trublions avancer les pires atrocités sans sourciller. Parmi tous les fanatiques des Pythons, cette phrase amène toujours le souvenir d’un sketch particulièrement apprécié. Est-ce dû à un lien de causalité génial purement narratif ? Est-ce parce que c’est tellement absurde ? Pourquoi cette phrase nous a-t-elle tant marqués ?

L’absurdité artistique et l’humour ravageur peuvent en partie expliquer la mémorisation, mais c’est davantage la puissance évocatrice de cette phrase, comme la légende bâtie par les Pythons, qui ont rendu cette phrase mythique.

Mythique… On ne parle plus guère de mythologie, en ce moment. Ce sont des vieux trucs qui parlent aux grecs, aux nordiques et aux égyptiens, n’est-ce pas ? Cela n’a plus aucun sens, aujourd’hui.

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We, robots.

24 juillet 2010

Encore des factures à trier, à agrafer, des B/L à classer, des commandes à saisir. Archiver. Vérifier les stocks. Envoyer un fax de confirmation au client.

Cela va faire un mois que je suis embauché dans un service d’intérim, à un job subalterne par rapport au précédent. Je pensais faire mes heures par-dessus la jambe, avoir plus de temps pour écrire, mais en fait, je me suis robotisé. Les mêmes gestes, sans cesse, sans relâche, pas de créativité, tout est solutionné d’avance par la Compagnie. Chaque problème possède sa solution standard dans le processus déshumanisé. Le soir, le robot ne fonctionne plus, je n’ai pas l’énergie pour écrire.

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Back to School

10 juillet 2010

Clic. Ouverture de session. Le téléphone sonne derrière moi et rompt la monotonie à venir pendant sept heures et trente minutes. La menue collègue qui a décroché m’annonce, étonnée, que je vais avoir droit à une formation sur la sécurité. Pas mal, après six jours en intérim dans cette boîte.
« Quand ? »
« Il y a cinq minutes, de l’autre côté de l’usine… »
« Ah… »
« Ils disent qu’ils t’ont prévenu par téléphone… »
« Bien entendu, puisque mon poste n’est pas branché. »
« C’est ce que je leur ai dit. Ils disent qu’ils ont pourtant bien parlé à quelqu’un. »
« Je vois. »

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Inversion d’usages

1 mai 2010

Comment passer un entretien correct lorsque votre interlocuteur, phénomène loghorréique, vieux-beau dérangé à son apogée, vous empêche d’en placer une ? Lorsque vous avez été obligé de remplir un indigeste dossier de quatre pages reprenant point par point votre CV, pour la simple raison que votre contact a dû se torcher avec plutôt que de le lire ?

Quand, comprenant enfin l’évidence (mes expériences professionnelles), mes aspirations (un job alimentaire me permettant de continuer à écrire) et mes prétentions (parce que, quand même, j’évite de me prostituer gratuitement), quand ceci fut compris, disais-je avant de réaliser la longueur de cette phrase, l’homme au regard plus fuyant qu’un zébu paranoïaque fit mine de se lever pour achever l’entretien.

Outrage ! Tonnerre ! Celui-là finira le rendez-vous à terre.

Je reste assis, alors qu’il achève une diatribe délirante sur la création et la recherche publicitaires. Il s’arrête. J’attaque.

Les conditions. Le chiffre d’affaires. Les horaires. Les implications réelles du poste. Sa position dans l’entreprise. Son nom, parce que j’aime bien savoir à qui je parle. Pourquoi devrais-je rentrer dans le moule qu’il me présente ? Pourquoi vendre mon énergie pour un poste si bâtard et gluant ? Pourquoi cette considération (fort erronée au demeurant) qu’ils sont les meilleurs ? Pourquoi moi ? Pourquoi lui ? Et surtout, surtout, pourquoi refuser d’engager des chasseurs de tête quand on est si nul en recrutement ?

Les passes d’armes étaient sèches, efficaces. La dernière fit mouche.

Étant juge et partie, il gagne sur la longueur. Peu m’importe, le défi que je m’étais lancé était au premier sang. Et quelques jours après, je sens que le sien s’écoule encore.

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